1 - Jackie Davis existe-t-il?
Une poignée de disques rares et hors de prix tendrait à prouver l’existence de Jackie Davis, organiste de Jazz, interprète inspiré de standards inspirants, coloriste de l’Hammond et vedette en son pays à défaut d’être prophète dans le nôtre. Neuf disques ont traversé l’Atlantique dans les années 50 et 60 sans jamais laisser dans leur sillage suffisamment de remous pour que le nom de Jackie Davis rejoigne ceux des rois de l’orgue...
Ils ne sont pourtant pas légion à s’être attaqués à la bête ronflante, encore moins nombreux à l’avoir apprivoisée. Bien sûr, Jackie Davis existe, il est même bien vivant... Mais, le tigre de l’Hammond -titre de l’un de ses disques- resta dans la marge toutes ces années durant. Cette ombre, on le sait, est relative: ne pas figurer dans les anthologies n’a jamais empêché personne d’exister, encore moins de vivre dans le bonheur sa musique et sa carrière. Jackie Davis ne s’est pas gêné! Il n’a pas attendu qu’on le chronique, qu’on le biographe et le dissèque à coups de scalpel critique pour apporter sa patte de velours dans un doigté d’acier à l’orgue et au Jazz...
2 - Jacksonville, Florida
Le climat de la Floride ne se contente pas de faire pousser les agrumes et de réchauffer les arthrites fortunées, il donne aussi naissance aux organistes. Or, il n’y avait pas quatre-vingt-dix-huit ans que Jacksonville avait été fondée que le très bien prénommé Jackson "Jackie" Davis y voit le jour en 1920, le 13 décembre.
" Je pense que mes talents ont une origine génétique " disait-il. Sa grand-mère et sa mère ont-elles légué un héritage de chromosomes musicaux à leur petit Jackie ? Toujours est-il que la première jouait du piano et la seconde du washtub , de la contrebassine si vous préférez- et, on sait le rôle de la mère dans l’éducation des enfants mâles: Jackie serait musicien, dépassant le modèle rudimentaire et maternel jusqu’à adopter l’instrument le plus complexe que les jazzmen aient pratiqué.
3 - Un enfant précoce.
Jackie n’a pas attendu la puberté pour s’émanciper puisque, à l’âge de onze ans, il s’achète son propre piano! 45 Dollars! gagnés grâce à son talent de musicien. " On me connaissait à Jacksonville sous le nom de "Little Jackie". Je jouais dans les environs depuis l’âge de huit ou neuf ans et, dans ma dixième année, j’entrais dans mon premier orchestre, une formation de dix-neuf musiciens! Ses dix-huit confrères lui servent de parrains et Jackie Davis ne les remerciera jamais assez: " Une des meilleures choses qui me soit arrivée! J’apprenais: j’apprenais la vie et le clavier... " Mais pour Jackie Davis, entre la vie et le clavier, peu de différences...
L’orchestre joue pour la danse, une nuit par-ci, une nuit par-là. Le samedi soir, il accompagne les bals de charité du Lions Club; le vendredi, il se produit dans un dancing noir où le piano était si mauvais que les saxophonistes ne pouvaient faire tenir leur bec sur le bocal de leur instrument tant ils devaient peu l’enfoncer pour s’accorder. Mais l’obstacle forme: Jackie apprend ainsi à jouer dans différentes tonalités, les plus subtiles, pour compenser la détresse de son piano.
4 - Etudes pour orgue et piano.
Une bourse en poche, Jackie Davis pousse les portes du
collège local. Il travaille dur et, tout en suivant une éducation musicale sérieuse sous la
houlette d’un professeur, il profite des grandes orgues de l’institution pour jeter ses premiers accords.
" L’orgue était tellement immense que j’avais peur qu’il tombe sur moi! En plus, il y avait un
délai entre le moment où l’on enfonçait une touche et le moment où l’on entendait
le son... " Quelques années plus tard, en 1943, Jackie referme derrière lui les portes
du collège et punaise son diplôme Art and Music au-dessus de son lit... Question musique,
il réserve l’exclusivité de ses penchants au Jazz: " Le Jazz a été mon premier
et seul amour."
5 - Les premiers maîtres.
Au temps des soirées où
le juvénile Jackie affrontait un piano désaccordé, il arrivait qu’Earl Hines passât
par là et lui offrît des leçons. " Earl Hines jouait dans des sacrées
tonalités! Fa dièse, Ré naturel, Mi naturel: il adorait! " Mais l’idole de jeunesse
reste pour lui Art Tatum. Le pianiste aux 88 doigts marque Jackie par son imagination musicale et sa rapidité
d’exécution: " Tatum est mon dieu, pour tout! S’il pouvait faire tout ça sur un piano,
j’imagine ce qu’il aurait pu faire à l’orgue! " D’ailleurs, le flamboiement tatumesque ressort
très sensiblement dans le style de Jackie: l’énergie et la vitesse au service du swing. Evident?
Encore faut-il en avoir les moyens techniques et la sensibilité nécessaire... Ensuite, et même s’il
ne l’a jamais clairement avoué, le jeu de piano de Jackie Davis et son vocal, quand il lui prend de chanter,
ont des parfums sans équivoque de Nat King Cole (qu’il accompagnera). Il reconnaît d’ailleurs porter
une grande admiration à un autre émule des deux maîtres Cole et Tatum: Oscar Peterson.
6 - Davis de père en fils spirituel
.
Wild Bill Davis, bien sûr.
Qui aurait pu jouer de l’orgue Hammond à partir des années 50 et passer outre l’influence de Wild Bill? Qui aurait pu éviter la locomotive emballante de l’homme à la Leslie, celui-là même qui transforma l’instrument cosy en moulin à swing? Chez Wild Bill Davis, Jackie puise son style et une certaine conception de la musique: " J’adorais Wild Bill Davis et je lui dois beaucoup. Mes idées viennent de lui: c’est un grand styliste! J’aimais ce qu’il faisait avec le pédalier de l’orgue... " A la suite de Wild Bill, Jackie développe le côté " orchestre " de l’orgue Hammond et recherche ce son, plein et volumineux comme un dancing de Harlem dans les années 30.
De la musique avant toute chose mais Jackie Davis veut également adopter la joie que son maître ajoute aux notes: " Ce qui me plaisait chez Wild Bill, c’était l’entertainer, le showman! Je voulais, comme lui, jouer des thèmes rarement interprétés... "
Jackie, depuis l’époque du collège de Jacksonville, s’intéresse à l’orgue. La venue de Wild Bill Davis sur la Côte Est, à Atlantic City, vers 1950, permettra aux deux hommes de se rencontrer. Jackie fait le voyage pour l’écouter, lui parle et tous deux deviennent des amis sincères... Des années plus tard, Wild Bill évoquera son fan homonyme, de manière laconique et définitive : " Jackie ? Un très grand ! " L’admirateur admiré.
7 - Organistics.
Compte tenu de ses débuts précoces,
Jackie Davis a, aux débuts des années 50, une solide expérience derrière lui.
En 51, il grave deux titres pour un 45 tours chez Victor et, l’année suivante, il enregistre un album
pour la compagnie Trend que Kapp Records reprendra sous le titre Organistics. Une guitare,
une batterie, un orgue et des standards comme s’il en swinguait. Le premier titre, Oh you crazy moon,
révèle manifestement l’influence de Wild Bill Davis, mais Jackie donne une pulsation toute
particulière à ce thème, pulsation qui lui est propre. En schématisant, si les deux
organistes ont une conception orchestrale de l’instrument, Wild Bill évoque l’orchestre de Basie et Jackie
celui de Lunceford et sa bondissante précision (I dream of you est d’ailleurs au programme). Passant
d’un registre à l’autre, Jackie Davis renforce ce côté en évoquant les différentes
sections d’un big band.
Orgue à la Wild Bill et organe à la King Cole. Jackie chante bien, mais ce n’est pas
inoubliable.
8 - La période Jordan
.
1952, l’année décisive pour Jackie Davis. Organistics l’a-t-il porté jusqu’aux tympans de Louis Jordan ? Toujours est-il que le saxophoniste chanteur décide de présenter un trio avec orgue Hammond à l’intérieur de son orchestre. L’idée lui a peut-être été soufflée par la mode que l’instrument suscitait alors, mais elle aura le mérite d’amener davantage Jackie sous les projecteurs. Downbeat du 2 juillet 1952, à propos de la prestation de Jordan à l’Apollo, précisait : " Le spectacle présentait également une bonne imitation du Bill Davis Trio, conduite par Jackie (aucun lien de parenté) Davis. " Louis Jordan intégrera ensuite Jackie de manière régulière dans l’orchestre. Ce dernier se trouve donc derrière les claviers de l’altiste, avec pour mission " d’apporter fraîcheur et renouveau de vitalité ", pour reprendre l’expression de John Chilton dans son livre sur Louis Jordan ( Let the good time roll , Ed. Michigan, 1997) . Fraîcheur et vitalité, Wild Bill Davis s’en était déjà chargé en 50 quand Jordan l’avait rappelé pour des enregistrements ponctuels à l’orgue (d’après les déclarations de Wild Bill, les recoupements discographiques et l’écoute des disques, c’est vraisemblablement ce dernier qu’on entend, par exemple, sur Tambouritza boogie et Lemonade, habituellement attribués à Bill Doggett...). Jackie Davis sera donc le deuxième organiste de l’orchestre.
En 1956 (ou 1958), Jackie enregistre avec Louis Jordan. Accompagnateur, il ponctue le chant et l’alto leader avec tout le punch de ses trois claviers (Got my mojo working), entraînant la rythmique ; soliste (Sunday), il entre en big band dans le chorus et entretient le feu que Jordan met à la musique...
La grande humilité de Jackie ne semble vouloir retenir de cette époque que la valeur de Louis Jordan : " J’admirais Louis... Je suis resté quatorze mois avec lui, et chaque nuit j’étais à ses côtés. Je le connais par coeur : Louis était pointilleux sur tout et ce que vous entendez sur ses disques est exactement ce qu’il voulait obtenir ! Je l’ai suivi dans cette voie... "
Il ne faut cependant pas croire que Jackie Davis ait traversé les années cinquante
dans l’obscurité de son orgue. Quand il entre dans l’orchestre de Louis Jordan, son nom n’est plus inconnu.
Témoin cet extrait d’un article du Brinkley Citizen (5 septembre 1957), journal de l’Arkansas où
le Timpany Five avait fait vibrer de plaisir les tympans : " Jackie Davis, la star des disques
Capitol à l’orgue Hammond. "
Jackie, une star ? Une étoile dans la firme Hammond...
9 - Chez Capitol.
A cette époque, Jackie Davis ne se contente pas de soutenir l’alto joyeux de Louis Jordan, il se fait un nom comme soliste. Les disques Capitol le prennent sous contrat. Pendant cinq ans, de 1950 à 1955, il va enregistrer pour la prestigieuse étiquette une série de disques qui vont assurer sa renommée. Difficile de rétablir une chronologie car il n’existe pas de discographie de Jackie et les pochettes ne mentionnent que rarement l’année de l’enregistrement (on sait seulement que Hi-Fi Hammond est le premier de la série chez Capitol)... Peu importe ! Non seulement le swing gicle des sillons à chaque seconde mais il faut aussi se rendre à l’évidence de la musique : Jackie Davis est un styliste de l’orgue !
Tiger on the Hammond est révélateur à ce sujet. Jackie entre en fracas sur chaque thème de ce disque (duo orgue et batterie), il joue dans le vif du sujet dès la première note : Thou Swell, par exemple, subit à la première mesure l’assaut du Tigre à grands coups d’accords. Ce même titre, ainsi que You do something to me, dévoile ce qui est sans doute le trait le plus original du style de Jackie Davis : le choix des registres. Plusieurs couleurs se succèdent avec les chorus et l’atmosphère suit le mouvement, l’incendie alternant avec le feu doux... Quitte à avoir une machine aussi riche en possibilités que l’Hammond, autant s’en servir!
Citons encore, parmi les talents de Jackie, la grande facilité et l’humour avec lesquels il introduit une citation dans un thème (Should I) et, signes des plus grands, comment il désosse un standard et le rafraîchit (il faut écouter la ritournelle I've got the world on a string : la "jolie" mélodie, broyée par la Leslie, ressort transfigurée par la Jackie’s touch ).
Chez Capitol, Jackie Davis rencontre le producteur idéal. Bill Miller va en effet accompagner la carrière de l’organiste d’une manière créative, respectueuse et amicale. Miller est l’homme auprès duquel vont trouver écho les doutes et l’extrême exigence de Jackie envers lui-même : " Je n’ai jamais été complètement satisfait de mes disques car, chaque fois que j’enregistrais quelque chose, je savais que j’aurais pu faire mieux... " Bill Miller suggère, veille, mais laisse Jackie totalement libre de ses choix musicaux. C’est Miller qui lance l’idée, en 1959, d’un disque en compagnie d’une section de trombones ! Il réunit autour de Jackie neuf trombones (plus un bugle), confie les arrangements à Gerald Wilson (qui, semble-t-il, connaît déjà Jackie) et enrobe le tout avec une très belle rythmique (Milt Holland à la batterie, Irving Ashby à la guitare et Joe Comfort à la contrebasse) ! Le disque s’ouvre sur une redoutable rengaine, Yours in my heart alone, que l’arrangement de Wilson et les chorus de l’Hammond font décoller avec bonheur. Tout Jackie l’alchimiste est là : donnez-lui le plus épouvantable des standards, il le transforme en musique, le faiseur d’orgue...
10 - Hammond Jackie
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C’est si facile de tomber dans le ringard quand on joue sur un orgue Hammond !
On basculerait vite dans l’ambiance musique d’ascenseur si on n’y prêtait garde. Voilà pourquoi
tous les musiciens qui réussissent à tirer un son intéressant de cet instrument méritent
notre attention. Et Jackie, en matière de sons, se montre d’une générosité rare,
ce que le piano, dont il joue de temps en temps sur ses disques, ne lui permet pas...
Jackie Davis, on dirait le Capitaine Nemo (encore un inconnu) balançant ses accords
au fond des océans, les poissons tout aussi dignes d’être son public que n’importe quel amateur mal
éclairé...
Quand, en 1951, Jackie achète son premier orgue Hammond, il ne met guère de temps
à l’apprivoiser puisqu’il débute très rapidement au Club Harlem de Philadelphie et n’en sort que
vingt-deux semaines plus tard. Le mariage réussi entre Jackie et l’Hammond lui offre une notoriété
nouvelle sur la scène nocturne, de clubs en théâtres. Certains organistes jouent sur les climats
des registres pour envoûter l’auditeur (voire l’endormir) ; d’autres nous envoient K.O. de swing et de puissance,
Wild Bill par exemple ; Jackie navigue un peu entre ces deux eaux, il nous arrache de nos fauteuils et nous jette
sur une piste de danse imaginaire...
Grâce aux albums pour Capitol, grâce au succès qu’ils ont remporté,
Jackie Davis devient ambassadeur et démonstrateur de l’orgue Hammond. Son nom partage les pochettes avec celui
du fabricant d’orgues. Que rêver de plus pour un organiste de Jazz ?
11 - Rythmiques
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Jackie Davis ne manifesta jamais le souhait de jouer en big band ou de compter des souffleurs dans son orchestre. " Je n’ai pas eu d’association avec Duke ou Basie, ni avec aucun big band. Je travaillais beaucoup en trio, avec basse et batterie. C’est ce que je voulais faire. " Côté guitares, Irving Ashby prêta souvent ses cordes et Barney Kessel joue sur un des meilleurs disques de Jackie, Easy does it (avec Earl Palmer et Joe Comfort). Mais ce sont ses batteurs réguliers qui surprennent, aussi peu connus que notre organiste, étonnants, détonnants : Weedie Morris et Milt Holland.
Morris et Holland possèdent les mêmes qualités. Leur jeu ne se détache jamais de l’orgue souverain qui ne supporte pas l’à-peu-près. Aussi balaient-ils les peaux avec la plus grande précision, frappent-ils les cymbales au moment voulu... Les enregistrements réalisés avec ces deux batteurs illustrent bien deux principes du Jazz : jouer ensemble , accompagner le soliste. L’impulsion que Jackie, grand rythmicien, suscite dans son phrasé, on la retrouve intacte dans les batteries environnantes de Weedie Morris et Milt Holland. La collaboration avec Morris fut étroite : " Weedie Morris était mon batteur préféré. Il était mon assise, il était tout pour moi. Un grand ami. On se voyait beaucoup. " Et Morris accompagnateur ne doit rien à Morris soliste qui ponctue d’une frappe sèche et dansante What can I say after I say I'm sorry dans l’album Big Beat Hammond ...
Sur le disque Hi-Fi Hammond Jackie Davis , c’est Ernest L. (Fats) Clark, le batteur. Il appartient à la même lignée que ses deux confrères, ce qui tendrait à démontrer que Jackie, épaulé par Bill Miller, avait décidé de la conduite donnée à sa musique. Un styliste, je vous disais...
La rythmique n’a rien d’accessoire pour Jackie Davis quand on sait le soin qu’il apporte au choix des tempos (souci partagé avec Basie). Il ne considère pas le tempo comme une vitesse plus ou moins aléatoire, résultat de l’humeur du moment, mais comme un cadre idéal dans lequel il jette les couleurs de ses registres. Tous les thèmes qu’il a enregistrés le montrent et son Saint Louis blues (de l’album Easy does it ) n’en revient toujours pas de son changement de tempo, juste après une intro languissante...
12 - Pour le public.
Jackie Davis s’intéresse à son public : " J’aime jouer des thèmes qui soient connus par le plus grand nombre... " Même en dehors de la musique, il considère chacun avec attention : " Je remercie Dieu pour l’éducation que j’ai reçue et qui m’a permis de considérer également chaque personne. "
Son credo musical pourrait se résumer ainsi : plaire au public sans forcément le flatter dans le sens de l’oreille. Bien sûr, Jackie Davis a donné dans l’exotique (Frenesi...), mais quel jazzman ne s’y est jamais compromis ? Bien sûr, Jackie a enregistré tout un disque un peu mou (Chasing shadows) qui a certainement attiré nombre de clients prêts à se lover dans de langoureux entrelacs corporels et peu soucieux de la musique. Et alors ? L’exercice a attiré pas mal d’organistes (les parfois laborieux Midnight Slows des années 70 par exemple)... Toute sa vie, Jackie Davis a pratiqué son art sans écart ; la musique aura été son seul métier. Un point d’orgue, c’est tout !
13 - Jackie, Louie, Ella, Pablo et les autres.
Jackie connaissant bien le batteur Louie Bellson, ce dernier invita un jour de 1978 Ella Fitzgerald à venir l’écouter dans un club. Ella, qui avait pourtant chanté avec tout ce que le Jazz comptait de musiciens prestigieux, fut réellement étonnée des qualités de Jackie. " J’aime diriger mon propre groupe, dit Jackie, mais si quelqu’un comme Ella me demande, je n’hésite pas ! " Or, il a déjà accompagné des vocalistes : Nat King Cole, Dinah Washington, Sarah Vaughan (et même, à ses débuts, le roucouleur Billy Daniels)... Il connaît la musique. Voilà comment ils se retrouvèrent tous trois en juin de cette année dans un studio californien pour enregistrer Lady Time... Granz supervise, Pablo commercialise. Au long des onze titres, Jackie louvoie dans le chant d’Ella, assure non seulement les harmonies mais aussi le rythme (Bellson est très discret), sur tempo rapide comme sur tempo lent, son jeu de pédalier distribuant les basses sous la voix de Lady Time. Là encore, les couleurs de son orgue distinguent Jackie de bien d’autres organistes et teintent les chansons, en solo ou en accompagnement, pour les remettre à neuf. Ella, qui s’entendait à dérouiller les standards, ne pouvait trouver meilleur complice sur ce terrain... Il suffit d’écouter All or nothing at all pour s’en rendre compte.
La pochette du disque comporte une citation à propos de Jackie Davis qui vaut tous les articles (surtout quand il n’y en a pas) et toutes les louanges possibles. Count Basie, un des plus grands organistes du Jazz, déclara à propos de Jackie : " He’s a bitch ! " Avant de vous jeter sur vos dictionnaires franco-anglais, pensez à cette particularité linguistique propre aux noirs américains consistant à dire le contraire de ce qu’on souhaite exprimer... En fait, le compliment de Basie, n’est pas mince.
14 - Un tour en Europe
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Un fascinant silence règne sur certains épisodes de la carrière de cet organiste. Jackie Davis est venu en Europe en 1969 pour jouer en Suisse, en Hollande, notamment, pour accompagner Ben Webster, entre autres... En Espagne Jackie a joué le 11 mars 1969 à Barcelonne, à la demande de l’Institut d’études Nord Américaines, lors d’un concert organisé par Orgues Hammond.
Lors de son passage au Pays –Bas il aurait enregistré un disque . L’existence d’un 78 tours
London (HL8006), où il joue Autumn in New York et They can’t Take away from me , tendrait à
prouver que Jackie Davis est venu également en Angleterre.
Mais il ne produisit pas à Paris.
Cela suffit parfois pour ne pas exister aux yeux d’une certaine critique.
15 - " Jouer, toujours jouer : optimiste ".
Après sa période Capitol, Jackie Davis ne cessa jamais de jouer et d’enregistrer (pour Warner notamment), soucieux de toucher un public jeune, même si le succès remporté avec ses disques s’estompa naturellement avec le temps. Vingt-six semaines par an, pendant sept ans, il s’installa derrière son Hammond pour faire swinguer l’hôtel Hilton de Head Island, en Caroline du Sud, partageant ses journées entre musique et golf. Et privilégier la vie n’est pas toujours une bonne chose pour la renommée. Mais est-ce si important...?
Au début des années 90, on l’écoute au El Chapultepec Jazz Club de Denver. Ambiance de boîte, la fumée brassée par la Leslie, l’indifférence des consommateurs et la fascination de quelques-uns en cercle autour de l’orgue, le verre à la main, devant ce musicien dont ils ne savent peut-être même pas le nom, dont ils ignorent certainement l’importance et la place qu’il occupe dans le Jazz... Pourtant, Jackie joue. " Optimiste ! "
Il faut croire en la musique quand Andrew, l’ouragan, vient balayer sa maison de Miami. Jackie et sa femme, Lil, perdent tout en une nuit. " Nous n’avions plus rien. A la suite de cet événement, j’ai fait une attaque cardiaque, suivie de deux opérations, qui me laissa temporairement aveugle de l’oeil gauche... Mais nous sommes toujours vivants. " Jackie et Lil ont reconstruit leur vie. Au soleil.
Jackie est loin de tout ça, maintenant, l’orgue Hammond au bout des doigts, la Floride sous sa fenêtre. Sans amertume, il ne se soucie pas de toute la littérature autour du Jazz qui ne le cita ( cité, simplement) pratiquement jamais. Il aura donc échappé à ces quelques lignes capitonnées que les spécialistes ont coutume d’emballer sur commande pour les dictionnaires et qui refroidissent les jazzmen les plus ardents : " Influencé par Machin, avec le vibrato de Bidule et le doigté de Chose, ce musicien est un excellent musicien. Amen. "
Tant mieux. Jackie Davis, organiste de Jazz et philosophe, conclura :
" pour moi, Celui qui a perdu jusqu’à ses souvenirs, il lui reste encore la vie. "
Et le Jazz, c’est la vie.
Post scriptum et civilités : Johnny Simmen fut sûrement
le premier en Europe à écrire sur Jackie Davis dans un article intitulé "Organ great",
publié dans le numéro 18 de la revue Le Point du Jazz (novembre 1982). Il y regrettait que Jackie
ne soit pas plus connu des amateurs et que personne, encore, ne se soit penché sur le cas de cet artiste.
Sans Johnny Simmen,
sans l’oreille et la discothèque de Jean-Marie Masse qui a le bon goût de collectionner les disques
de Jackie,
sans Mark Vail, journaliste au magazine Keyboard, qui mentionna Jackie Davis dans son livre The Hammond Organ,
Beauty in the B., et qui me guida vers un spécialiste de l’orgue Jazz,
enfin sans Pete Fallico, producteur, animateur radio, sans son intermédiaire pour interviewer Jackie Davis,
son ami, sans sa gentillesse et son désir de faire connaître Jackie en Europe,
je n’aurais pas pu écrire cet article et, plus grave, je n’aurais pas connu Jackie Davis.
16 - Discographie
Deux titres sur 45 tours Victor (20/47-5111), 1951.
The Jackie Davis Trio (Kapp Records KL-1030), 1952 (à l’origine, album Trend LP 1010)
En Trio – 78 tours RCA Victor (20-4831)- Jackie Davis y chante Buzz my Baby et Goombay .
Quatre titres sous le nom de Dinah Washington, avec Paul Quinichette, Keter Betts, Wynton Kelly et Jimmy
Cobb (Mercury), 1952, Chicago
Sept titres sous le nom de Dinah Washington, avec Paul Quinichette, Jimmy Cobb (Mercury), 1953, New York
Deux titres, au moins, sous le nom de Dinah Washington (Mercury), 1953, New York
The Jackie Davis quartet : Easy does it (Capitol T 1686), 1955, Los Angeles
Jackie Davis at the Hammond : Chasing shadows (Capitol T 815), 1956/57, Los Angeles
Jumpin’Jackie (Capitol 038-85586), 1957, Los Angeles
Album pour Capitol avec Eddie Costa (vb), Mundell Lowe et Kenny Burrell (ST 1046), New York, 1958
Jackie Davis meets the trombones (Capitol T 1180), 1959, Los Angeles
Tiger on the Hammond , (Capitol ST 1419 ), 1960, paru aussi sous le titre Jackie Davis, Ambiance orgue
Hammond ( Emidisc C 048 50 704) , Los Angeles
Hi-Fi Hammond Jackie Davis (Capitol T 686)
Hi-Fi Hammond Jackie Davis, vol. 2 (Capitol ST 1517), 1960, Los Angeles
Big Beat Hammond (Capitol T 1686) , 1960 (?), Los Angeles
Hammond Gone Cha-Cha (Capitol T 1338)
Album pour Warner Bros (WS 1492), 1963, Los Angeles
Album pour Warner Bros (WS 1515), 1963, New York et Los Angeles
Album pour EMI (DU) 1A-054-26474, 1980, Heemstede, Pays-Bas
Le LP Capitol Jumpin’ Jackie de 1957 a été réédité
en 2001 en CD sous le titre:
Jackie Davis (The Story Of Jazz EMI Plus 724357621526, distribué par EMI).
Comme accompagnateur:
- Louis Jordan, Man were wailin’ (TRIP TLP 5571), 1956 ou 1958 (d’origine Mercury
71206 (45 t), MG 20331 et Mercury anglais MPL 6541
- Ella Fitzgerald, Lady Time (Pablo 2310 825), 1978, réédité en CD
(Pablo OJCDD 864)
Dominique Périchon.
Renseignements sur Internet au sujet de Jackie Davis :
http://theatreorgans.com/grounds/doodlin/davisj.html
Ref 2 : CD .EMI plus 724
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Ref 3 : LP Capitol 1686
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Ref 4 : LP Capitol T 686
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