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TAB SMITH , LE MAL ENTENDU*

par Dominique Perichon

* Etude publiée dans les numéros 456, 457, 458 (mars, avril ,mai 1997) du Bulletin du hcf

 

1 - L’APPRENTISSAGE MUSICAL

2 - DEBUT DE CARRIERE ( saxophones soprano, alto et ténor )
- 2.1 - Avec l’orchestre Eddie Johnson (1931 –1935)
- 2.2 - Dans le Mills Blue Rhythm Band (1935-1938)
- 2.3 - Avec l’orchestre Frankie Newton ( 1939 )
- 2.4 - Avec l’orchestre de Teddy Wilson (1940)
- 2.5 - Avec l’orchestre de Count Basie (1940 - 1941)
- 2.6 - Avec l’orchestre de Lucky Millinder (1942 –1944 )

3 - TAB SMITH ET SON ORCHESTRE (1944 –1950)
- 3.1 - Quelques extras hors de son orchestre (1944)
- 3.1.1 - Avec Charlie Shavers Quintet (avril 1944)
- 3.1.2 - Avec Coleman Hawkins Sax Ensemble (mai 1944)
- 3.2 - Les Tournées (1945 –1950)
- 3.3 - Au Savoy Ballroom (1945 –1946)
- 3.4 - HRS Records (décembre 1945 & juin 1946)
- 3.5 - Avec Dinah Washington (1946)

4 - ENREGISTREMENTS EN STUDIOS (1950-1960)
- 4.1 - Pour United (1951-1959)
- 4.2 - Pour King (1960-1961)

5 - UN SAXOPHONISTE SOUS - ESTIME

6 - DISCOGRAPHIE

Au cours des années 60, à Saint-Louis, Missouri, on pouvait entendre dans un steak-house de cette ville d'abattoirs, un organiste jouer pour l'ambiance entre les coups de fourchettes des clients. Il jouait de l'orgue sur les conseils de son médecin qui lui avait recommandé de mettre le saxophone alto en veilleuse et de se consacrer au clavier. Pourtant, quelques années plus tôt, ce musicien caracolait encore sur les sommets des hit-parades de Harlem ou de Chicago, favori du public, choyé par les magazines noirs... Il ne faut pas voir pour autant un signe de déchéance quand il se retrouve à faire la garniture à l'orgue dans un steak-house : Tab Smith a de quoi vivre confortablement mais toute son histoire tourne autour de la musique... Alors Tab Smith joue et jouera jusqu'à la fin, pour le seul plaisir.

 

1 - L’APPRENTISSAGE MUSICAL

Tab Smith naît le 11 janvier 1909 à Kingston, en Caroline du Nord, avec le joli et singulier prénom de Talmadge. La musique, il s'y attaque rapidement puisque sa mère, Adella K. Smith, est professeur de piano et donne à Tab comme à ses quatre sœurs une solide éducation musicale : acquisition des bases, solfège, apprentissage du clavier... Il évoquera toujours le souvenir de ces six années d'instruction maternelle quand il s'agira, le succès venu, de justifier sa technique musicale.

A 16 ans, Tab Smith se met au saxophone. Il fait des débuts semi-professionnels en jouant du C-melody sax dans l'orchestre de Henry Edwards, un territory band très populaire dans les Caroline. Comme le C-melody sax passe de mode, Tab le troque contre un sax alto. De 1927 à 1929, il joue avec les Carolina Stompers qui stompaient avec succès à Wilson, en Caroline du Nord. Cet engagement va lui permettre de travailler pour la première fois hors de l'état, dans le middle west.

Et Tab Smith poursuit son apprentissage... Il rejoint pour un court engagement Ike Dixon à Baltimore, il embarque avec Fat Marable (le Noë du Jazz) à St Louis sur un riverboat et se produit dans l'orchestre de Dewey Jackson.

 

2 - DEBUT DE CARRIERE ( saxophones soprano, alto et ténor )

 

2.1 - Avec l’orchestre Eddie Johnson (1931 –1935) 

De passage à St Louis, Tab entre dans l'orchestre de Eddie Johnson, les Eddie Johnson's Crackerjacks. Quand ? De 1931 à 1933 selon certaines sources, de 1933 à 1934 pour le Grove Dictionary... Jusqu'en 1935, peut-on même supposer puisque c'est cette année-là que Tab se serait fait remarqué par Lucky Millinder. Pendant une bataille d'orchestres entre les gars d'Eddie Johnson et le Mills Blue Rhythm Band, Lucky Millinder, chef d'orchestre du Mills Blue Rhythm Band, se dit que Tab Smith ferait une excellente recrue pour son big band. Millinder est alors réputé pour avoir le talent de repérer le talent des autres, contrat d'embauche à la clef... Tab n'est plus un débutant : dix ans de métier au bout des doigts lui ont suffit pour apprendre à filer des chorus joliment construits et non seulement Lucky l'engage comme saxo mais il lui offre la place de lead alto, en remplacement de Gene Mikell.

 

2.2 - Dans le Mills Blue Rhythm Band (1935-1938),

Tab Smith ne se contente pas d'emmener la section des saxophones ; il prend tous les solos d'alto et sur les disques il se manifeste dans de nombreux titres. Tab enregistre sans doute pour la première fois de sa carrière le 20 décembre 1935 (les 8 mesures du pont de Blue Mood). Suivra une belle série de solos au cours des trois années passées dans cet orchestre.

Son alto est trop furtif sur Blue Mood. Il faut attendre la séance du 20 mai 1936 pour entendre Tab Smith assez longuement et réaliser à la fois ce qu'il doit à Johnny Hodges et ses qualités propres : sur Red Rhythm, Tab reprend le débit rapide, le souffle, la chaleureuse sonorité du Lapin de chez Duke et, quand il emboîte le trombone de Higginbotham, des vertus qui ne se démentiront jamais se font déjà sentir : il se coule dans l'esprit du morceau, attrape au vol les idées du soliste précédent pour les prolonger, et sait aussi attaquer un solo comme personne (dans Saint Louis Wiggle Rhythm du même jour, par exemple).

Tab Smith ne se contente pas de briller à l'alto avec le Mills Blue Rhythm Band... Comme le maître Hodges, il joue du saxophone soprano ; When irish eyes are smiling du 1er juillet 1937 en témoigne, un dansant solo de soprano, court mais beau, tout à fait dans son style d'altiste. En outre, il donne à l'orchestre quelques compositions qu'il co-signe parfois avec Millinder ou Billy Kyle (Saint Louis Wiggle Rhythm, The Lucky Swing, Barrellhouse, Balloonacy... ), des tempos rapides parfaits pour le public des dancings. A cette deuxième corde, Tab ajoute celle d'arrangeur. L'orchestre ne manque pourtant pas d'experts en la matière : parmi les musiciens, Joe Garland et Edgar Hayes, ou des pros de l'arrangement comme Alex Hill, Will Hudson, Chappie Willet. La paternité des arrangements est souvent douteuse, surtout à cette époque, mais on peut raisonnablement supposer que Tab a au moins arrangé ses compositions... A ce propos, Barrellhouse, arrangé et composé par Tab, enregistré en 1936, a des vrais airs d'un standard enregistré trois ans plus tard par l'orchestre de Count Basie, sous la plume de Harry Edison, Jive At Five ! Et il ne s'agit pas d'une vague ressemblance, d'un riff voyageur comme il y en a tant dans le Jazz : c'est le même thème, note pour note, même tonalité... On imagine un peu mieux ce qui a pu se passer quand on sait que Tab Smith a fait engager Harry ,pas encore Sweets Edison, dans le Mills Blue en 1937 : cadeau, dette de jeu, emprunt... ? Mystère !

Quand le Mills Blue Rhythm Band disparaît en 1938, Tab Smith est toujours à son poste. Il aura contribué au son d'ensemble du groupe et participé à la brève histoire d'un formidable big band qui n'a pas rencontré en son temps la notoriété qu'il méritait, une pépinière de talents, de Charlie Shavers à Billy Kyle, qui vont aller fleurir plus loin.

De cette période, il reste aussi tous les enregistrements faits avec des musiciens du Mills Blue Rhythm Band. Dès 1936, Tab accompagnera ses amis de l'orchestre pour Vocalion : Henry Red Allen, J.C. Higginbotham, Lawrence Lucie, Elmer James... Red Allen dirige ces séances et joint très souvent le chant à la trompette. Si l'on avait encore besoin de se convaincre du talent d'improvisateur de Tab, il suffit d'écouter comme il s'étend sur Chloe (19 juin 1936), son chorus shuffle très Hodges sur Algiers Stomp (5 août), comment son alto danse sur Sitting On The Moon (12 octobre), la façon qu'il a de swinguer tout en paresse une mélodie dans I Owe You (7 septembre 1937)...

Après Red Allen, c'est le pianiste Billy Kyle qui pousse quelques musiciens du big band dans les studios en 37 : Shavers, Danny Barker et sa guitare, le ténor Ronald Haynes sont là et Tab Smith s'en donne à cœur joie dans Handle my heart with care à l'alto, dans Girl of my dreams au soprano.

 

2.3 - Avec l’orchestre Frankie Newton ( 1939 )

Chez Frankie Newton, Tab Smith remplace l'alto Pete Brown au Café Society. L'orchestre accompagne souvent Billie Holiday dans ce club et, de mars à juillet 1939, Tab enregistre avec la chanteuse lors de trois séances, soit avec la formation de Frankie Newton, soit en compagnie d'orchestres de circonstance où l'on retrouve des musiciens de Newton (Stanley Payne, Kenneth Hollon, Eddie Dougherty...). Ces enregistrements sont intéressants à plus d'un titre : d'abord, la plupart des morceaux où apparaît Tab Smith en soliste sont pris sur les tempos moyens que Billie Holiday affectionnait, ce qui permet de découvrir Tab dans cet exercice alors que les disques l'avaient jusqu'à présent plutôt cantonné aux tempos rapides ; il y a également dans ces sessions quelques-unes des plus belles faces réalisées par Billie (Them there eyes, Swing Brother Swing...) en même temps qu'un échantillon des grands solos de Tab ; enfin, on l'y entend au saxo soprano, précieuses minutes vu le peu d'enregistrements dont on dispose de Tab au soprano et vu la rareté des talentueux spécialistes sur l'instrument. Justement, le 21 mars, Tab sopranise sur Long Gone Blues qu'il a composé et arrangé, sur lequel Billie a mis des paroles de femme bafouée, puis, le 20 avril suivant, sur Everything happens to the best, qu'il éclaire dans l'introduction et le long du solo qu'il prend avant le piano de Sonny White.

Mais c'est le 5 juillet que l'association Smith-Holiday donne ses plus beaux fruits. Swing Brother Swing inspire tout le monde : Billie balance bigrement bien, Kenneth Hollon et Charlie Shavers font des étincelles, Tab joue un demi chorus si bien conçu qu'on croirait entendre un arrangement... Après l'alerte intro et le vocal de Lady Day sur Them there eyes, on entend 32 mesures d'alto que l'on a toujours attribuées à Tab Smith ; or, la vérité est plus compliquée que cela : Johnny Simmen ayant écouté cet enregistrement dans les années 40 en compagnie du saxophoniste Glyn Paque, celui-ci avait alors révélé que seules les 16 premières mesures du solo venaient de l'alto de Tab et les 16 suivantes du saxo de Stanley Payne avec qui Glyn Paque avait joué (et bu, selon son propre aveu) chez Willie Bryant. Autant il est difficile de repérer deux altos différents quand on n'a pas eu connaissance de cette anecdote, autant il devient (presque) évident qu'il y a deux instrumentistes : par jeu, Stanley Payne poursuit l'idée musicale de Tab, copie son style, sa sonorité, mais on relève un volume moindre chez Payne, un timbre moins éclatant... Le résultat est assez surprenant et le chorus à deux becs est des plus achevés.

Le 12 avril 1939, Frankie Newton and his Café Society Orchestra (parmi les garçons du Café, Stanley Payne au sax alto, Kenneth Hollon au ténor, le pianiste Kenny Kersey) enregistrent une belle série de titres : le lent Tab's blues que Tab compose et joue au soprano, très inspiré par Sidney Bechet (influence directe ou via Johnny Hodges ?) et qui n'est autre que le Long gone blues enregistré avec Billie Holiday, Frankie's jump à l'alto mélodieux, Jitters, thème à succès que Tab composa sur les harmonies de It Don't Mean A Thing et qu'il enregistre ici pour la première fois, ou un Jam Fever justement intitulé qui montre Tab Smith dans un style plus personnel et assez représentatif du jeu et du son qui le définiront bientôt, constamment inventif, recherchant une mélodie sur chaque chorus, swinguant comme il n'est pas permis...

 

2.4 - Avec l’orchestre de Teddy Wilson (1940) 

Au début de l'année 1940, Tab retrouve le monde du big band lorsqu'il entre l'orchestre de Teddy Wilson pour remplacer au saxophone ténor Ben Webster parti souffler chez Duke Ellington. Aucun disque n'a conservé de trace du ténor Tab Smith avec Teddy Wilson... On sait cependant qu'il s'y lia d'amitié avec le guitariste de l'orchestre, Al Casey.

 

2.5 - Avec l’orchestre de Count Basie (1940 - 1941) 

La même année, Teddy Wilson est obligé de dissoudre son big band et Tab rejoint Count Basie pour une courte période (il n'est présent dans les enregistrements que le 30 mai 1940). Count Basie aurait remarqué Tab une première fois chez Eddie Johnson à Kansas City puis à Baltimore en février 1938, alors que l'orchestre du Count affrontait le Mills Blue Rhythm Band. Cette bataille devait d'ailleurs laisser à Basie le souvenir d'une chaude soirée où son orchestre avait trouvé maille à partir avec celui de Lucky Millinder en raison, avouait-il, des grands solistes du big band concurrent dont... Tab Smith. Et, toujours d'après Basie, ce seraient Harry Edison ou Andy Gibson, anciens collègues de Tab Smith chez Lucky Millinder, qui l'auraient fait venir dans l'orchestre...

Cette première escale chez Count Basie est de courte durée puisqu'on retrouve Tab Smith pendant l'été 40 dans le big band d'Eddie Durham. Puis il rejoint à nouveau Basie à la fin de l'année, peut-être en remplacement de Earle Warren, malade (des photos montrent en effet la section des saxos avec Tab, sans Earle...). Au retour de Earle Warren, Tab serait finalement resté. A partir de ce jour-là, il y eut cinq saxophones dans l'orchestre, dont deux altos permanents.

Earle Warren a fait le point sur cette cohabitation et le caractère de Tab Smith dans The World of Count Basie de Stanley Dance : << Tab Smith et moi nous entendions à merveille. Il voulait jouer premier alto sur ses arrangements et y prendre tous les solos d'alto. Pas de problème pour moi... Buddy Tate et lui étaient amis intimes. C'était un musicien formidable, un gars très sympathique, d'une humeur égale et sans animosité envers qui que ce soit. Vous ne l'entendiez jamais parler de quelque chose qu'il n'aimait pas. Il prenait juste la vie comme elle venait et il était heureux chez Basie... >>

Pour Count Basie, Tab Smith écrit sur ses compositions personnelles des arrangements particulièrement bien adaptés au style de l'orchestre : sur le blues (You can't run around, Harvard blues, Tack me back baby, tous chantés par Jimmy Rushing), à base de riffs (Blow top, Jitters, Platterbrains). Le style d'arrangeur de Tab peut sembler se satisfaire de phrases simples, de riffs qui se superposent ou accompagnent le soliste, mais cette simplicité n'est en rien banale (le grave et beau Harvard blues, par exemple) et n'est qu'apparente (Platterbrains, son pont ouvragé, son arrangement pour saxophones qu'on croirait dessiné par Benny Carter). Il semble, au dire de Red Richards, que Moon nocturne du 1er octobre 1941, écrit et chanté par Earle Warren, comportant deux passages de Tab à l'alto, soit également un de ses arrangements.

 

2.6 - Avec l’Orchestre Lucky Millinder (1942–1944) 

C'est vraisemblablement pour retrouver Lucky Millinder qui dirige maintenant un big band sous son nom que Tab Smith quitte Basie au mois de mars 1942. Jerry Blake le remplace et Tab incorpore la formation de Millinder pour reprendre son poste de premier alto.

L'orchestre de Lucky Millinder fait les belles nuits des dancings. Les solistes qui passent dans ses rangs (les ténors Stafford Simon, Sam "The Man" Taylor, Bill Doggett au piano ou Sister Rosetta Tharpe à la guitare et au chant...), le métier du chef, les arrangements et l'énergie collective des sections, emportées par la batterie de Panama Francis, font le succès de l'orchestre auquel Tab apporte maintenant ses talents. Il compose, il arrange: Mason flyer, Shipyard social function (très Jimmy Mundy dans l'esprit), Little John Special, trois thèmes où il prend de brillants solos, ainsi qu'une nouvelle version de Jitters dont il dévale les harmonies à l'alto... S'il reprend Don't get around much anymore, c'est dans un style qui ne doit plus autant à Johnny Hodges, avec une sonorité et un art dans l'improvisation très personnels dont il allait faire sa marque, sa botte secrète... On savait que Tab Smith avait joué du saxophone ténor avec Teddy Wilson mais c'est chez Lucky Millinder qu'il enregistre pour la première fois sur l'instrument dans There'll be some changes made (1942 ?) : il adapte son jeu d'alto au ténor, un même jeu souple et léger, qui ne révolutionne pas le langage du saxophone ténor mais reste malgré tout épatant, Tab étant toujours plein de swing et de musicalité, quelle que soit la taille de l'anche.

Tab Smith est un personnage important dans l'orchestre. Il est de loin le musicien le mieux payé et, bien que Lucky Millinder ait l'habitude de virer régulièrement des musiciens de son orchestre (et même une fois l'orchestre tout entier !), il avouera plus tard qu'il redoutait le jour où Tab allait quitter l'orchestre... Ses craintes se réalisent, fin 43 ou début 44, quand non seulement Tab s'en va pour diriger sa propre formation mais vide du même coup les pupitres de l'orchestre en entraînant dans son sillage cinq des meilleurs musiciens du groupe : le trompettiste Frank "Fat man" Humphries, le ténor Mike Hedley, le pianiste Ray Tunia, le guitariste chanteur Trevor Bacon et le bassiste Al McKibbon qui se partagera encore quelque temps entre les deux orchestres. Walter Johnson, ancien de chez Fletcher Henderson, apporte sa charleston pour compléter le septet.

 

3 - TAB SMITH ET SON ORCHESTRE (1944 –1950)

Le 10 mai 1944, l'orchestre de Tab Smith entre dans les studios Decca pour enregistrer ses quatre premiers titres, dont I'll live true to you qui devra son succès, en grande partie, au chanteur Trevor Bacon qui n'y va pourtant pas de main morte avec la guimauve mais il faut croire que ça plaisait. Deux autres séances, en novembre et le 6 décembre, montrent que le personnel ne bouge pas en 1944.

 

3.1 - Quelques extras hors de son orchestre (1944).

Désormais Tab Smith se consacre à son orchestre, lequel va rapidement gagner en popularité. Ce qui ne l'empêche pas de faire des extras, comme au printemps 44 où il participe à trois séances d'enregistrement avec des pointures du Jazz.

 

3.1.1 - Avec Charlie Shavers Quintet (avril 1944)

Le 22 avril, un premier all stars réunit pour Keynote le Charlie Shavers Quintet qui comprend cinq jazzmen qui se comprennent : Shavers, Earl Hines, Tab, Al Lucas à la basse et Jo Jones. C'est une séance où, en fait, il y a peu de jeu collectif, essentiellement des solos, mais où l'on sent flotter une entente peu ordinaire, une atmosphère commune à ces musiciens... Earl Hines sait installer un climat, Shavers et Tab se connaissent et ne sont pas musicalement très éloignés, Jo Jones a assez de talent pour tout accompagner à la perfection : sur Curry in a hurry, Tab part dans un monologue de notes, un moelleux tourbillon particulièrement glissant dont il se sort en chef, dans Stardust il prend un chorus qui colle au thème tout en détente et son solo sur Rosetta est typique de la construction qu'il peut donner à une improvisation. Mais le joyau du jour est Mountain air, tempo lent que Tab joue aussi lascivement que possible, swingue élastique, voluptueux. Chef d'œuvre.

 

3.1.2 - Avec Coleman Hawkins Sax Ensemble (mai 1944)

Le mois suivant, le 24 mai, Tab Smith fait partie d'une congrégation de saxophonistes chapeautée par Coleman Hawkins. Tab avait participé en janvier 1941 à une pareille assemblée avec Willie Smith, Buddy Tate, Joe Thomas et Skippy Williams, où il s'attribuait tout un On the sunny side of the street déjà imposant de swing et truffé d'idées musicales. Au sein du "Coleman Hawkins And His Sax Ensemble", Tab partage les solos avec Hawkins, Don Byas et Harry Carney (c'est dire l'estime dans lequel on devait le tenir pour l'associer à de tels confrères !) et il expose On the sunny side of the street version 1944 avant de le conclure dans un long solo sans accompagnement. Il est aérien et sa sonorité qui fait un peu la synthèse entre Bechet et Hodges, ressort bien dans Three little words qui vaudrait le détour rien que pour l'accompagnement de Big Sid Catlett. Battle of the Saxes (sur les harmonies de China Boy) donne à Tab l'occasion de jouer deux chorus très bons sur tempo rapide et s'il ne prend que 16 mesures sur Louise, elles sont à l'image de tout ce qu'il fait dans cet enregistrement comme ailleurs : un développement mélodique toujours nuancé, un swing à toute épreuve, un son, un style...

Nouvelle séance le 5 juin, le cadre est ellingtonien côté souffleurs : Harry Carney, Lawrence Brown et Rex Stewart en leader de la formation, le Rex Stewart's Big Eight. Il semble qu'on ait fait appel à Tab Smith moins pour son talent personnel que pour tenir le rôle de Johnny Hodges... C'est assez évident dans Zaza, Swamp mist et I'm true to you, même si ce dernier titre est plus personnel.

 

3.2 - Les Tournées (1945 –1950)

Tab Smith et son orchestre se lancent dans le très fréquenté New York nocturne. Les formations de Jazz de la meilleure veine ne manquent pas dans le coin mais Tab, son saxo et son orchestre résistent dix-huit mois, jouant après les spectacles de début de soirée. De boîte de nuit en boîte de nuit, la notoriété finit par arriver. Engagé dans un club, le propriétaire refuse de les laisser partir, malgré les nombreux et juteux contrats qui se pointent. Ce n'est que lorsque le club change de direction et ferme pour cause de réparation que Tab, son saxo et son orchestre peuvent enfin le quitter. Marque du succès, un journal noir de Harlem titrant "Tab Smith, chef du plus grand petit big band des USA", fait l'éloge du saxophoniste...

Au tout début de janvier 1945, Tab et son orchestre travaillent au Elks Rendez-Vous, ancien fief de Louis Jordan. Deux nuits avant la fin de cet engagement, un jeune pianiste à peine sorti de l'armée les rejoint. Red Richards vient d'entrer chez Tab Smith.

L'orchestre part aussitôt après pour Chicago pendant dix semaines dans un club du South Side, dans les quartiers noirs de la Windy City. Le trompettiste est alors Archie Johnson. Le label Regis profite du passage de Tab Smith pour enregistrer la formation en février dans notamment Tab steps out et The things you are, deux interprétations qui donnent une juste image de la production discographique de l'orchestre à cette époque : d'une part des thèmes vifs, arrangés au cordeau pour la danse, où joue chaque soliste (Tab steps out), et d'autre part d'indolentes ballades chantées très langoureusement, genre sucre lent, où généralement seul Tab intervient en solo (The things you are). Tous les musiciens sont excellents, la rythmique turbine sans fléchir.

Après Chicago, l'orchestre part pour la Californie, en profite pour faire une tournée dans le Sud, sur son chemin. Tout se passe à merveille pendant deux semaines jusqu'à ce que la tournée s'interrompe tragiquement à cause de la mort de Trevor Bacon, tué dans un accident de voiture. La disparition de Bacon est évidemment un choc pour les musiciens et une perte pour le public qui appréciait beaucoup le chanteur. Les engagements immédiats sont suspendus. Après une courte dissolution de l'orchestre en signe de deuil, il est finalement décidé que les contrats seront assurés.

En août 1945, Tab Smith et ses musiciens entrent dans un studio de Los Angeles. Frank Galbreath est le trompettiste, le saxo baryton Larry Belton s'est joint au groupe, John Drummond a remplacé Al McKibbon à la basse, " inconnu " à la guitare et Roebie Kirk est le nouveau chanteur... Après l'accident de Trevor Bacon, Mike Hedley n'est pas revenu avec Tab qui embauche alors un jeune saxophoniste de Los Angeles pour jouer du ténor, Johnny Hicks. Hicks joue dans le style de Lester Young et Tab lui apprend à lire la musique.

Roebbie Kirk avait écrit et enregistré pour Ebony Romance Time avec le groupe les Ruppert-Aires dans une version paraît-il légèrement osée, thème qu'il reprend dans cette séance avec Tab Smith sous le titre de I don't want to play in the kitchen (Let's go upstairs) : dans ce titre comme dans Roebie's Blues, Tab joue du ténor et Roebie Kirk chante plutôt pas mal, évoque un peu Louis Jordan. Granny dodging at the Savoy est un des nombreux arrangements pour deux saxos ténors écrits par Tab et confronte dans un bel échange les ténors de Johnny Hicks qui joue très bien et de Tab Smith.

 

3.3 - Au Savoy Ballroom (1945 –1946)

De retour à New York, Tab Smith et son orchestre sont engagés au Savoy Ballroom de Harlem par Ralph Cooper qui travaille pour Moe Gale, le propriétaire des lieux. Les danseurs du Savoy plébiscitent si ardemment Tab et ses musiciens qu'ils sont reconduits dans le prestigieux dancing pendant 12 mois consécutifs. Le groupe devient l'orchestre maison et les critiques musicaux de la ville surnomment Tab "Mister Saxophone", le saluent comme un des plus grands saxophonistes du pays.

Au Savoy, les combos devaient avoir deux trompettistes et trois saxos. Pour seconder Frank Galbreath, un autre trompettiste est donc recruté : Russell Royster, qui joue les premières parties de trompette. En plus de Tab Smith et Johnny Hicks, Son Levy vient souffler dans son baryton mais il arrête la musique peu de temps après et repart dans le Sud ; c'est alors Larry Belton qui réintègre son ancien poste. Joe Brown prend quelque temps la contrebasse en main (le temps de rythmer à la Jimmy Blanton Riffin' the bass en novembre 45) avant que Johnny Williams à son tour ne s'en empare jusqu'en 1949, Johnny qui était chez Frank Newton avec Tab et travaille à ce moment-là en free-lance autour de New York après avoir joué au Café Society avec le clarinettiste Ed Hall.

L'orchestre joue d'ordinaire des sets d'une demi-heure, à partir de 21 heures (quelques mois plus tard, il commencera à 20 heures) jusqu'à deux heures du matin, en alternance avec une autre formation. Si la piste de danse du Savoy est réputée pour être immense, la scène est également vaste, avec un grand emplacement pour l'orchestre et un piano au centre. Pendant la demi-heure vacante, les musiciens sont libres et peuvent se restaurer (au début, se souvient Johnny Williams, il n'y avait pas de bar, juste de la nourriture, des sandwiches).

Le Savoy Ballroom engage parfois un big band pendant deux semaines ou un mois. D'après Red Richards, des grandes formations comme celles de Cootie Williams, Lucky Millinder ou George Hudson jouaient alors pendant 45 minutes et l'orchestre maison de Tab pendant une heure. L'ensemble des musiciens avait seulement droit à une courte pause entre 5 heures de l'après-midi et une heure du matin... Il faut ajouter aux cadences infernales la chaleur infernale, surtout en été (il n'y avait pas d'air conditionné au Savoy)...

Charlie Buchanan, l'inflexible manager du Savoy, n'autorise pas l'orchestre à travailler dans d'autres établissements. Tab Smith et ses musiciens restent donc cinq ans au Savoy sans jouer une seule nuit ailleurs. Ils travaillent sept semaines d'affilée puis un autre petit orchestre vient pour une semaine et ainsi de suite. Johnny Williams raconte aussi qu'il gagnait pour cela 78 dollars la semaine et jusqu'à 96 dollars les semaines fastes !

Le répertoire de l'orchestre est très étendu, des standards, beaucoup de compositions de Tab Smith. Il écrit sans arrêt de nouveaux thèmes pour son groupe et les arrange sur mesure pour le Savoy... Ainsi, enregistré en novembre 45, Jumpin' at the Track, "the Track" (la piste) étant un des surnoms du Savoy, restitue la chaude ambiance du dancing et fait réellement sonner trois saxos et deux trompettes (dont un très beau solo de Frank Galbreath) comme un big band survolté.

Le personnel de l'orchestre varie très peu. A la trompette, Pat Jenkins des Savoy Sultans ou Russell Green font un séjour dans le groupe et Frank "Fat Man" Humphries remplace momentanément Frank Galbreath. En sortant de chez Lucky Millinder, Hal Singer passe avec son ténor. D'ailleurs, le point commun entre la plupart des hommes de Tab Smith est d'être des anciens de l'orchestre Lucky Millinder... Pas de chanteur régulier dans le groupe parce qu'on chante seulement sur les disques, jamais sur scène au Savoy. Et la présentation compte pour beaucoup. Au regard des photographies qui nous sont parvenues, on voit que les musiciens avaient une mise impeccable, œillet blanc à la boutonnière et pochette assortie, cravate à motifs et costume chic, uniformes dandies. Walter Johnson, en dehors de son grand talent de batteur, avait la réputation d'un homme élégant, toujours tiré à quatre épingles, et Tab Smith lui-même, sur les photos de chez Basie ou sur tous les portraits promotionnels, attachait visiblement une attention particulière à la tenue de sa carrure carrée

Pendant l'épisode Savoy, Tab continue d'enregistrer avec son orchestre. En 1945, il donne une troisième version de On the sunny side of the street, plus belle encore que les précédentes : petite intro de Red Richards et Tab se balade sur le côté ensoleillé de la rue, brode quelques mesures et finit, comme il l'avait fait avec Coleman Hawkins, sur une longue cadence sans accompagnement, laissant aller son inspiration virtuose. Tab Smith sait aussi composer et jouer des thèmes sur tempo lent, sensuels sans sirop, avec le background de l'orchestre pour mettre en valeur le soliste, comme Purple heart ou Morning Blues (1945). Dans ce dernier thème, Frank Galbreath laisse tomber sa trompette et chante, avec un bon feeling, un beau timbre pour le Blues à défaut de puissance. Depuis Trevor Bacon et le succès qu'il remportait en tant que chanteur, de nombreux vocalistes sont associés aux enregistrements...

Outre Galbreath et Roebie Kirk, seul Jimmy "Baby-Face" Lewis offre de l'intérêt, en plus de jouer très bien de la guitare (I'm wise to you baby en décembre 1948), les autres chanteurs n'ayant pas laissé de traces impérissables dans l'histoire de l'art vocal : Hester Lancaster (pas très juste et maniérée), Betty Mays (à la voix blême), Gloria Robinson (timbre désagréable de trompette torturée), Ray King (blues shouter parkinsonien), Louis Blackwell (emphatique gluant) et puis des Joe Medlin, Johnny Harper, Margaret Watkins, Deborah Murphy, etc. Mais aucun n'eut le succès populaire de Trevor Bacon. Le plus présent sur disques sera encore Tab Smith en personne qui, dans un syndrome propre aux saxophonistes alto arrangeurs (Earle Warren, Benny Carter), a voulu chanter dans un style vaguement crooner, probablement rentable et certainement pas indispensable à sa postérité musicale...

 

3.4 - HRS Records (décembre 1945 & juin 1946)

En décembre 1945 et juin 1946, Tab Smith laisse son groupe et fait des enregistrements buissonniers en participant à deux séances HRS Records (ressorties chez Riverside) au sein de petites formations dirigées par des trombones de premier plan... Mais, que ce soit en décembre dans le Sandy's Williams Big Eight ou en juin avec le J.C. Higginbotham's Big Eight, tous les titres enregistrés semblent avoir été sponsorisés par Valium et Temesta réunis : malgré la présence des leaders, de Cecil Scott, Denzil Best, Sidney De Paris ou Dave Tough (par contre Jimmy Jones au piano...), l'ensemble est mou, convalescent, ce qui dispenserait d'en parler si cette apathie musicale ne mettait plus en avant encore une des qualités de Tab Smith : la luminosité de son jeu, la façon qu'il a d'éclairer n'importe quelle interprétation, qualité d'autant plus évidente ici que les autres musiciens ne brillent guère : écoutez comme il se sort de la tartignole comptine Tea for me, comme il flâne à la Hodges After hours on Dream Street qui lui est entièrement dévolu, comme il dialogue avec Pee Wee Erwin sur Sumpin' jumpin' around here ou expose et décompose Dutch treat...

 

3.5 - Avec Dinah Washington (1946)

Le 3 octobre 1946, Dinah Washington s'offre les services de Tab Smith et de ses musiciens après les avoir entendus au Savoy ; l'alto blues de Tab tourne autour du vocal de Dinah dans Postman Blues dont ils ont respectivement écrit la musique et les paroles. Sur sa lancée, Tab joue des contre-chants derrière une autre voix le 30 novembre, Wynonie "Mr Blues" Harris et son All Stars, mélange de musiciens de Tab, de Joe Newman à la trompette, de la guitariste Mary Osborne, de l'orgue de Bill Doggett, du lestérien pas marrant Allen Eager... Tab souffle le Blues avec autant de lyrisme que Wynonie Harris : dans Whiskey and Jelly Roll Blues, il file de petites phrases au feeling dans la respiration du chanteur shouter tandis que, sur Rugged road, il accompagne la mélodie comme son ombre, toujours droit au Blues et l'on pense parfois à Earl Bostic...

De leur côté, Tab et son orchestre enregistrent jusqu'à la fin des années 40 sur les labels Decca/Coral, Manor/Regis, Harlem/Southern, Atlantic, Gotham, Hub et Queen, et d'autres encore... Les séances pour Atlantic du 15 février 1949 ont ceci d'intéressant qu'elles amorcent la formule que Tab Smith va privilégier sur disques dans la prochaine décennie : Echo blues , lent chef d'œuvre tabesque réverbéré comme son titre l'indique, ou Moondream sont des concertos pour Tab. La véritable vedette des futurs enregistrements sera Tab, Tab seul soliste.

Peu après le Savoy, l'orchestre tourne dans le Sud avec Savannah Churchill et les Four Tunes pendant sept semaines. Puis il passe au club Hi Hat de Boston.

 

4 - ENREGISTREMENTS EN STUDIOS (1950- 1960) 

En 1950, Tab Smith décide d'abandonner les tournées. Son père vient de mourir et laisse à ses enfants des biens immobiliers en héritage. Tab retourne donc à St Louis pour gérer ses affaires. Il n'abandonne pas la musique et joue à mi-temps, notamment au 20th Century Club, et continue à se rendre à Chicago pour enregistrer dans les studios Premium/Chess, dont un relax Slow and easy sur tempo médium au saxophone ténor.

 

4.1 - Chez United (1951-1959)

Quand Tab signe avec la compagnie United en août 1951 à Chicago, chacun débute une fructueuse collaboration qui va durer cinq ans. L'orchestre que Tab constitue après l'intervalle de Saint Louis renouvelle le personnel : le trompettiste Sonny Cohn, le ténor Leon Washington, le bassiste Wilfred Middlebrooks, Lavern Dillon ou Teddy Brannon au piano et l'inaltérable Walter Johnson à la batterie seront pendant deux années les heureux partenaires de Tab. Heureux parce que le succès ne tarde pas. Un des premiers thèmes enregistrés pour United en août ou septembre 1951, Because of you, se vend à 250 000 exemplaires, le plus grand succès que United ait jamais eu... Le triomphe de ce disque pour United dépasse le marché habituel et touche une clientèle plus vaste. La même année, un autre sax alto fait de l'or avec Flamingo : Earl Bostic.

United s'occupe de la promotion de Tab Smith. Il est présenté comme "le plus grand altiste du monde", la publicité clame que "nul enregistrement n'est aussi beau" que Because of you. En novembre 1951, une annonce paraît dans The Cash Box : " Les charts ne mentent pas. Because of you de Tab Smith, premier à Chicago, St Louis, Tampa, enthousiasmant Harlem et Los Angeles : un plaisir pour le pays entier ", son sax alto est une " corne d'abondance "... Dans la foulée, Tab et son orchestre sortent (It's No) Sin, Blanket of blue et Love is a wonderful thing, du même esprit que Because of you, interprétations que l'on pourrait juger d'une oreille hâtive assez douceâtres et qui sont en réalité d'un feeling à fleur de peau, ruisselantes de swing.

Tab Smith reprend donc une carrière musicale à temps plein et enregistre en exclusivité pour United à Chicago jusqu'en 1956. Il se spécialise dans les arrangements de ballades rendues populaires par des chanteurs comme Billie Holiday, Sinatra ou Nat King Cole : These foolish things, You belong to me ou All my life en 1952, autant de mélodies à la mode lyrique qui sont, c'est le propre des standards, un support au talent du musicien, vides à force d'être jouées et que l'alto de Tab ranime le temps d'un succès. La séance du 23 avril 1953 donne une idée du tour que prend la carrière discographique de Tab Smith, tenu par ses fans et United de répondre à un attente : un thème connu (Cherry), une composition de Tab, mélancolique et chantée (My Baby), un blues médium (I've had the blues all day) et un thème de jump (Seven Up qui pétille), ces deux derniers au ténor.

S'il semble avoir laissé tomber le soprano, Tab se met à jouer plus assidûment du ténor qui correspond davantage aux goûts du public. La flip-side d'un disque de Tab Smith (la face censée avoir le moins de succès) comporte souvent un blues ou un jump qui mettent en valeur le saxophone ténor de Tab, tels Ace high en 1952, le beau et profond blues One man dip et l'enthousiasmant Dee Jay Special où le ténor flotte sur le swing.

Déclaration de Tab Smith dans un article de Down Beat, en 1952 : " Les gens ont été déconcertés par la mode du Jazz progressif. Les rythmes et les lignes mélodiques compliqués les ont déroutés. Beaucoup de ceux qui aiment et veulent danser, s'en dégoûtent parce qu'ils ont eu de mauvaises surprises avec des orchestres trop progressifs. Si vous voulez faire marcher les affaires, vous devez jouer ce que le public attend : un bon tempo et une mélodie facile à retenir, c'est ce qu'ils pigent . " La vogue be-bop laisse donc Tab Smith indifférent...

Dans les années 50, Tab Smith navigue sous le pavillon Rhythm And Blues qui est davantage signe de popularité auprès de la clientèle des salles de danse et des juke-boxes, qu'un style à proprement parlé. "Tab Smith And His Fabulous Sax" collent bien à cette étiquette : un son puissant et un phrasé limpide, des arrangements dansants sur tous les tempos, l'héritage d'années passées derrière un pupitre de big band, chez Millinder surtout... Le saxo ténor abonde dans la catégorie mais Tab croise dans les charts du Rhythm And Blues d'autres altos : Bostic, Preston Love et même un certain Johnny Hodges.

Entre 1951 et 1957, Tab Smith enregistre plus de 90 titres pour United Record Company. En 1952, il grave sa quatrième version de On the sunny side of the street, la plus décontractée de toutes. C'est le seul thème que l'on retrouve avec insistance dans la discographie de Tab. Peut-être voulait-il prouver, qu'après la fameuse interprétation qu'en donna Johnny Hodges avec Lionel Hampton en 1937, il pouvait jouer ce standard à sa manière, dans son style, lui que Billy Kyle asticotait en lançant des " Joue comme Johnny Hodges ! " quand il prenait un solo, lui qui répondait à la même remarque chez Basie : " Qu'est-ce que ça veut dire, que je sonne comme Johnny ? Mon nom, c'est Tab Smith, et c'est comme lui que je sonne ! "... Supposition.

Vers l'été 52, le trompettiste Irving Woods et le saxo ténor Charlie Wright remplacent Cohn et Washington, leur rôle dans les enregistrements se limitant à jouer les arrangements qui emballent les solos de Tab Smith.

Tab Smith suit maintenant sa voie. Il joue, de l'alto, du ténor. Il enregistre, des ballades, des thèmes vifs. Les affaires marchent, il envoie l'argent gagné à sa sœur de Saint Louis qui l'investit dans l'immobilier. Il joue pour le plaisir de jouer. Bien sûr, il sacrifie parfois à la mode du moment, comme tout le monde : un peu d'exotisme avec Cuban boogie (1952) ou Tabolino (1954), pas mal de ballades chantées et, quand les producteurs découvrent la rentabilité des combos avec orgue, Tab réalise quelques faces en 1955 avec l'organiste Sam Malone dont le superbe T.G. Blues. Quand il s'adapte au goût du jour, Tab le fait avec goût et rien ne le fait s'écarter de la richesse de son style, de ce phrasé si particulier, de cette sonorité charnue, qu'une technique instrumentale et musicale de pointe lui permet de développer.

 

4.2 - Chez King (1960-1961)

Tab Smith quitte United et signe en 1960 avec King, une compagnie de Cincinnati. King compte déjà Earl Bostic dans ses rayons et peut être soupçonné de vouloir à nouveau décrocher la timbale. Tab enregistre avec une section rythmique qui comprend un organiste (John Thomas) en avril 1960, avec le trio du pianiste Sonny Thompson en août.

Mais sans doute n'a-t-il plus la flamme des années écoulées, ni la santé nécessaire pour continuer une carrière de vedette... Plutôt que de piétiner encore et toujours les mêmes plates-bandes et les mêmes sillons, Tab repart pour Saint Louis, définitivement cette fois-ci, se consacrer à la gestion de ses biens fonciers. Si la musique ne l'occupe plus d'une manière professionnelle, elle reste présente et Tab, très demandé, joue du saxo dans des gigs le week-end, pour des bals de confréries, dans des clubs de Saint Louis avant qu'un docteur lui ordonne de préférer le piano ou l'orgue à l'alto, trop éprouvant.

 

5 - UN SAXOPHONISTE SOUS - ESTIME

Les dix dernières années de sa vie ( 1961-1971) se passent ainsi, loin des glorieux dancings, partageant son existence entre ses affaires et un steak-house qui sera sa dernière scène. Tab Smith meurt le 17 (le 19 ?) août 1971 à Saint Louis, Missouri.

On aurait dû graver en guise d'épitaphe sur sa pierre tombale : Ici-gît Talmadge "Tab" Smith, le saxophoniste le plus sous-estimé de la musique de Jazz... Qu'est-ce qui leur a pris aux critiques de l'ignorer comme ça ou de foncer tête baissée et oreilles closes dans les clichés les plus rebattus ? Entre ceux qui l'entendent décliner dans les années 50 et d'autres qui le voient s'améliorer à la même période, la bataille fait rage. Les récriminations se font parfois plus précises et l'on souligne le "vibrato trop accentué" de Tab (chacun sait qu'il y a une intensité vibratoire à ne pas dépasser, sous peine de perversion du style au détriment du bon goût). Les procès en vulgarité, le Jazz en a connus pas mal depuis la corne d'autobus de Lester Young jusqu'à la virtuosité gratuite de Charlie Shavers ; Tab Smith a peut-être dérangé par sa fortune (un jazzman riche ! et pourquoi pas un bluesman heureux ?), son succès ou plus vraisemblablement par son association à la mouvance Rhythm And Blues, sceau infamant synonyme de musique "facile"...

Effectivement, l'itinéraire géographique et musical de Tab l'inscrit dans une lignée d'altos chaleureux : il remplace Pete Brown chez Frankie Newton, précède de peu Preston Love chez Basie, suit Louis Jordan au Elks Rendez-Vous et son style cousine avec celui de Bostic... Bien sûr, Tab a joué des thèmes tout simples qui plaisaient à un public de danseurs et il a vendu des disques en pagaille... Est-ce qu'il swinguait moins pour cela ? Le contexte et le décor sont-ils si importants pour qu'on élimine tout ce qui n'entre pas dans une imagerie du Jazz bien précise ? Il y a des musiciens comme ça à qui on règle leur compte de génération en génération en suivant les mêmes rengaines critiques rongées jusqu'à l'os pendant que d'autres se font tresser sans plus de raisons des couronnes de laurier en prêt-à-porter aux nues... Inutile d'ajouter que Tab ne monte jamais sur les podiums, catégorie "alto", dressés par les amateurs de classements. Peu importe : en spécialiste de l'exercice, Tab Smith a arrangé sa propre carrière, jouant sa musique, son alto à la main, heureux.

Tab Smith laisse un style. Les leçons de solfège de maman Smith, les débuts dans les territory, un tour sur les showboats du Mississippi, l'école du big band, soliste, arrangeur, premier alto, chef d'orchestre, le temps du Savoy où le public fait la loi : chaque étape de sa carrière est une école de rigueur et on en goûte le résultat à l'écoute de son jeu, forgé sur l'esprit de Johnny Hodges, un jeu qui ne bavarde jamais. Tab dépasse les limites de la dextérité, il possède une vraie technique, une articulation personnelle, presque un toucher au saxophone, avec un vrai sens de l'improvisation : Tab ne se laisse pas glisser sur les harmonies, il ne se contente pas d'être simplement "juste" mais il suit la phrase du thème, cherche une nouvelle mélodie, emprunte les accords... Même sur les tempos les plus vifs Tab se balade.

Tab Smith a aussi le don de débuter ses solos par une petite phrase qui perce la première mesure et qu'il déroule ensuite (Swing Brother Swing illustre bien cette manière) sans jamais laisser tomber la tension, avec cette sonorité épaisse et parfumée, du soprano au ténor, qui le distingue et qui colle à son doigté, à son vibrato. Tab, c'est encore le ficeleur de thèmes à succès auprès des clients des dancings, l'arrangeur qui pouvait aligner ses partitions sur les pupitres du big band Basie sans craindre la comparaison avec les as du Count, c'est le chef d'orchestre, la vedette des palmarès Rhythm And Blues... Et puis il y avait la valeur humaine de Tab ; tous les musiciens qui l'ont accompagné ont loué les vertus de Tab Smith, l'homme aussi bien que l'artiste. Ils ont tous évoqué le plaisir qu'ils avaient à travailler avec lui, à le côtoyer, leur admiration pour le saxophoniste, le musicien, le chef qu'il était : " J'ai toujours admiré Tab pour sa façon de jouer et pour ses arrangements. C'était un grand musicien. " (Walter Johnson),

"Tab était un gars magnifique, il aurait tout fait pour vous " (Johnny Williams) et, cinquante ans après, Red Richards garde un grand souvenir de son passage dans l'orchestre, " une époque formidable où on s'amusait beaucoup, où on avait énormément de succès, et Tab était un gars épatant, un de mes musiciens préférés "... Ou encore Illinois Jacquet qui, au Festival de Marciac en août 96, reconnaissait en Tab Smith " un grand arrangeur, un grand saxophoniste alto et ténor, avec un big sound ! "... Belles lettres de recommandation.

Conclure sur Tab ? Trop de fausses notes à son sujet pour s'arrêter net : il faudra plus qu'une mini-biographie pour découvrir encore le secret du sourire musical de Tab Smith, saxophoniste et arrangeur de Jazz.
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6 - DISCOGRAPHIE

Trois LP de Tab Smith ont été importés sous son nom en France il y a une dizaine d'années :
- Tab Smith and his orchestra, "I don't way to play in the kitchen" (Saxophonograph - Mr R&B Records - BP 503)
- Tab Smith and his orchestra, "Joy! At the Savoy" (Saxophonograph - Mr R&B Records - BP 509)
- Tab Smith, World Greatest Altoist, "These foolish things" (Saxophonograph - Mr R&B Records - BP 511)
Delmark Records a entrepris la réédition en CD des enregis-trements de l'orchestre de Tab Smith.
La période United est disponible en France:
- Tab Smith, "Ace High" (Delmark Records DD455)
- Tab Smith, "Jump Time" (Delmark Records DD447)
- Tab Smith, "Top ‘n’ Bottom" (Delmark Records DE499)