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CD du Mois – Catégorie: Nouveauté.

Chronique publiée dans le Bulletin du HCF  N° 551 (Mars 2006) p.9

 

 

 

 

 

MARC RICHARD, « COOKING THE RABBIT» (Black & Blue 688-2):

Jeep’s blues, Hodge-Podge, Cooking the Rabbit, Drop me off in Harlem, Cotton tail Come Sunday, The Jeep is jumpin’, On the sunny side of the street, Things ain’t what they used to be, Blues de Chauffe, Warm Valley, Good Queen Bess, Une Carotte pour le Lapin, I’m beginning to see the light, Sweet Georgia Brown.

 

          Voici un CD, de 50 mm, enregistré fin mai 2005, comme on souhaiterait en entendre plus souvent. D’abord, pour la qualité des interprètes, ensuite pour le répertoire qui rend hommage à Johnny Hodges, le « Rabbit ».

          Marc Richard, par ailleurs responsable du Paris Swing Orchestra, est ici longuement mis en valeur comme soliste, entouré de compagnons qui font partie des tout meilleurs jazzmen français François Biensan, à la trompette qui cosigne les arrangements avec lui et une rythmique de grande classe. Celle-ci est constituée de François Laudet (d), Stan Laferrière (p) et Raphaël Dever (b). A ce quintette s’ajoutent pour six morceaux, Nicolas Montier (ts) et Philippe Chagne (bs) que l’on aurait bien aimé entendre tout au long, car leur présence nous vaut d’excellents solos et des arrangements plus étoffés.

          La seule lecture de ces noms laisse déjà supposer qu’il ne peut s’agir que d’un bon disque : musiciens de premier plan, ce sont aussi de remarquables improvisateurs, ayant assimilé le meilleur des grands solistes de l’histoire du jazz. Cependant il peut arriver, même dans un tel contexte, que les plus louables intentions n’aboutissent pas forcément à des résultats probants. Ce n’est nullement le cas pour cette session, où l’intérêt ne faiblit pas.

          A l’alto, comme au soprano, Johnny Hodges fut l’un des plus éminents saxophonistes. Servi par une magnifique sonorité, à la fois lyrique et énergique, il faisait parler et chanter son instrument avec une apparente économie de moyens, allant droit à l’essentiel. Compositeur, il excellait à imaginer des thèmes souvent construits à partir d’un simple riff mais où, comme souvent dans son discours de soliste, les décalages rythmiques, le poids et les inflexions mises dans les notes produisaient un swing hors du commun.

          Le présent recueil évoque donc la musique du Rabbit, cuisiné à différentes sauces. Trois titres sont ainsi des  compositions de Johnny Hodges, sept autres font partie de l’univers ellingtonien (parmi ceux-ci figurent trois des interprétations les plus réussies de l’album) Jeep’s blues, Drop me off in Harlem, I’m beginning to see the light; à ces thèmes où Hodges avait la vedette au sein de l’orchestre du Duke, on peut rattacher aussi Sunny side of the street, tandis que Sweet Georgia Brown illustre la période 1951-1955 pendant laquelle Hodges avait formé son propre petit groupement. Trois compositions de Marc Richard complètent l’ensemble : Cooking the Rabbit, très swinguant, Blues de Chauffe, dont le climat fait penser plutôt à Basie, Une Carotte pour le Lapin où Marc Richard joue du saxo soprano ; là, sa sonorité est très éloignée de celle de Hodges sur ce même instrument. Dans trois morceaux, il est seul soliste à l’alto Sunny side et deux ballades en tempo très lent Warm Valley et Come Sunday; sur ce tempo, où le vibrato, la chaleur de la sonorité de Hodges sont beaucoup plus difficiles à approcher, Marc Richard est moins à son avantage.

          François Biensan intervient comme soliste dans la plupart des plages, tour à tour ouvert ou bouché, évoquant à l’occasion Cat Anderson, Ray Nance, Clark Terry ou d’autres trompettistes, mais c’est avant tout du meilleur François Biensan, avec la sonorité sensible chaleureuse que l’on aime (alors qu’il a assez souvent tendance, aujourd’hui, à jouer plus « métallique » et avec moins de vibrato).

          François Laudet intervient en solo essentiellement dans Cotton tail, où il réussit à faire penser à Sam Woodyard et Louie Belson. Stan Laferrière ne joue que de très courts solos, bienvenus. Enfin l’excellent enregistrement permet de suivre la superbe partie de contrebasse de Raphaël Dever et d’apprécier sa belle sonorité, se rapprochant de celle d’illustres ellingtoniens comme Jimmy Woode ou Joe Benjamin. Le volume de l’instrument doit être à l’origine d’une saturation de son, très passagère, audible au début de Hodge-Podge, seul défaut d’un enregistrement par ailleurs irréprochable. En laissant défiler le CD, après le dernier morceau l’auditeur a même droit à un bonus humoristique.

          Bravo enfin à Black & Blue qui poursuit avec discernement sa politique de réalisation de disques présentant les meilleurs musiciens français. (F.A.)

 

 

CD du Mois – Catégorie : Réédition

Chronique publiée dans le Bulletin du HCF  N° 551 (Mars 2006) p.11

 

 

ART TATUM, «1949-1953» (Classics 1411)

Goin’ home, Blue Skies, It’s the talk of the town, Dancing in the dark, Tenderly, Melody in F, September Song, Would you like to take a walk, Tea for two, Out of nowhere, Lover, Just one of those things, Indiana, Can’t we be friends, This can’t be love, Elegie, Memories of you, Over the rainbow, If you hadn’t gone away, Body and soul, The Man I love, Makin’ whoopee.

 

          Ces rééditions, de provenance Capitol ou C!ef, ont fait l’objet d’analyses dans plusieurs Bulletins. Les séances de septembre 1949 et de décembre 1953 sont des solos de piano, celle de décembre 1952 est en trio avec Everett Barksdale (g) et Slam Stewart (b). De nombreux articles ont été consacrés à Art Tatum dans le Bulletin, entre autres les numéros 304 et 305 (interview).

       Ce géant du jazz intimide encore bien des amateurs ; ce fut mon cas lorsque je débutais en jazz mais le conseil de Panassié me facilita l’approche de ce grand pianiste: les enregistrements Pablo de 1956 avec Red Callender et Jo Jones me firent pénétrer progressivement dans l’univers étincelant du jeu d’Art Tatum. Comme Armstrong, Tatum provoque chez l’auditeur le sentiment du définitif, de l'insurpassable ; on passe tout de suite à l’étage supérieur de l’art du piano, il semble jouer.. .comme en se jouant, survolant les difficultés (pour nous) car pour lui elles n’existent pas. La cohérence exemplaire de ses improvisations, quelle que soit leur valeur intrinsèque, s’exprime par un toucher rond, feutré, souple mais percutant en même temps. L’articulation parfaite du phrasé permet à Tatum le dosage précis de l’intensité du son, même dans ses volubiles guirlandes de notes qui conservent ainsi une chaleur et une expression éloignées de toute sécheresse mécanique. D’ou une impression d’infaillibilité, que l’on ressent aussi chez Earl Hines et Django : l’interprétation peut être plus ou moins réussie mais elle est de toute façon au-dessus de la moyenne. C’est un piano ‘habité’ que le piano de Tatum et je ne peux qu’encourager les amateurs dont la tête tourne à l’écoute de cet artiste à mettre ce CD sur leur lecteur, et plutôt deux fois qu’une car il est vrai qu’un effort peut être nécessaire au début. Goin’ home expose à la Tatum le thème du Largo de la Symphonie n°9 «Nouveau monde» d’Anton Dvorak et le reste est époustouflant : on se rend très vite compte en écoutant ce disque que Tatum laisse toujours le thème apparent (il faut tout de même être attentif) dans ses improvisations les plus folles sur les harmonies du morceau, et ça c’est du grand art ! Melody in F vient d’une pièce pour piano (circa 1850) du compositeur Anton Rubinstein ; Barksdale et Stewart font un très bon travail, tout comme dans les sept pièces qui suivent. Après le solo de basse, le piano de Tatum produit un swing considérable c’est d’ailleurs une remarque que l’on peut faire souvent, développement des idées et expression du swing se conjuguant de manière proprement extraordinaire chez cet artiste. Indiana et This can’t be love, en piano solo, étant deux exemples parmi d’autres. A noter aussi le stride formidable d’Elegie, pièce de Jules Massenet.

      La table Brigaud vous permettra de retrouver les commentaires de Panassié.  Vous avez là un disque à acquérir sans hésiter. Et même si Barksdale n’est pas tout à fait à la hauteur de son prédécesseur Tiny Grimes, il faut être un sacré musicien pour rentrer dans le monde de Tatum ! Assez bonne reproduction du piano, variable selon les titres, mais toujours précis, sans sécheresse. (D.J.)

 

 

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