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CD du Mois - Catégorie: Réédition

Chronique publiée dans le Bulletin du HCF  N° 567 (Janvier 2008) p.15/17

 

 

 

 

LOUIS ARMSTRONG - “INTÉGRALE (Frémeaux & Ass FA 1354, distribution Nocturne)

 

CD 1: YOU MADE ME LOVE YOU, IRISH BLACK BOTTOM (HOT 5) PLEADIN’ FOR THE BLUES, PRATT CITY BLUES, MESS KATIE MESS, LOVESICK BLUES, LONESOME WEARY BLUES (BERTHA CHIPPIE HILL), EASY SOME, EASY GO BLUES, THE BLUES STAMPEDE, I’M GOIN’ HUNTIN’, IF YOU WANT TO BE MY SUGAR PAPA (JIMMY BERTRAND), WEARY BLUES, NEW ORLEANS STOMP, WILD MAN BLUES (X2), MELANCHOLY (X2), DEAD DRUNK BLUES, HAVE YOU EVER BEEN DONE, LAZY MAN BLUES, THE FLOOD BLUES (SIPPIE WALLACE), CHICAGO BREAKDOWN (ARMSTRONG), SUNSHINE BABY (HOCIEL THOMAS).

 

CD 2 : WILLIE THE WEEPER, WILD MAN BLUES, ALLIGATOR CRAWL, POTATO HEAD BLUES, WEARY BLUES, TWELFTH STREET RAG, KEYHOLE BLUES, S.O.L. BLUES, GULLY LOW BLUES, THAT’S WHEN I’LL COME BACK TO YOU (HOT 7),  PUT ‘EM DOWN BLUES, ORY’S CREOLE TROMBONE, THE LAST TIME, STRUTTIN’ WITH SOME BARBECUE, GOT NO BLUES, ONCE IN A WHILE, I’M NOT ROUGH, HOTTER THAN THAT, SAVOY BLUES (HOT 5), YOU’RE A REAL SWEETHEART, WAS IT A DREAM (LILLIE DELK CHRISTIAN).

 

CD 3 : TOO BUSY, LAST NIGHT I DREAMED YOU KISSED ME (L. D. CHRISTIAN), FIREWORKS, SKIP THE GUT­TER, A MONDAY DATE, DON’T JIVE ME, WEST END BLUES, SUGAR FOOT STRUT, TWO DEUCES, SQUEEZE ME, KNEE DROPS (HOT 5), SYMPHONIC RAPS, SAVOYAGERS’ STOMP (CARROLL DICKERSON), NO, BASIN STREET BLUES, NO ONE ELSE BUT YOU, BEAU KOO JACK, SAVE IT PRETTY MAMA, MUGGLES (ARMSTRONG), I CAN’T GIVE YOU ANYTHING BUT LOVE, BABY, SWEETHEARTS ON PARADE, I MUST HAVE THAT MAN (L.D. CHRISTIAN).

 

              Le contenu de ce coffret a été enregistré entre novembre 1926 et décembre 1928, une période, une fois encore, essentiellement féconde. Le Hot Five ouvre le CD 1 avec You made me love you magistralement exposé par Louis Armstrong escorté par un passionnant contre-chant de clarinette de Johnny Dodds après un chorus vocal, il conclut sur un chorus de trompette époustouflant. Ensuite le roi de jazz reste constamment au premier plan, jouant et chantant admirablement dans Irish black bottom.

              Associé au pianiste Richard M. Jones, il accompagne la plaisante chanteuse Chippie Hill dans cinq morceaux, toujours étonnant de variété et de swing. Un break de trompette réplique à chaque phrase vocale, avec autorité dans Pratt City blues et Lonesome Weary blues, avec compassion dans Pleadin’ for the blues et Lovesick blues. Dans les trois premiers titres, Louis prend aussi un chorus en solo, si bien qu’il demeure continûment en évidence. Contrairement à ces quatre interprétations, Mess Katie mess, qui n’est pas un blues, dégage une atmosphère différente, la trompette ayant moins d’espace pour évoluer.

              Dans les quatre enregistrements Vocalion au nom de Jimmy Bertrand, Louis se trouve en infraction étant alors sous contrat avec Okeh. Il déguise son jeu, privilégiant la douceur à son autorité naturelle, cependant il reste souvent identifiable par un accent souverain à nul autre pareil. Il récidive le lendemain dans la série placée sous la direction de Johnny Dodds, modifiant son style afin de le rendre méconnaissable, mais, malgré ses efforts de dissimulation, là encore certains passages portent son empreinte, notamment dans Wild man blues. Cela donne l’occasion à l’auteur des notes du livret de se gausser d’Hugues Panassié qui avait affirmé que Louis n’était pas le trompette des deux premiers titres. Ceci figure effectivement dans l’ouvrage Louis Armstrong (Ed. du Belvédère, 1947) mais a été rectifié dans l’édition suivante (Nouvelles Editions Latines, 1969) où l’on peut lire, page 118 : « Je dois cependant avouer que je me suis trompé pour deux morceaux (Weary blues et New Orleans stomp) ce qui aujourd’hui ne me paraît guère excusable ». Par parenthèse une autocritique que les petits donneurs de leçon pourraient prendre en exemple. Le livret d’une elle œuvre de référence ne devrait pas être la tribune pour la polémique ou le règlement de comptes. En outre, le fait de se référer à un ouvrage ancien plutôt qu’à sa version ultérieure (que le responsable connaît parfaitement) évoque davantage la malveillance que l’objectivité. Semblable manipulation avait déjà eu lieu à propos d’enregistrements du coffret 3.

              Les quatre plages suivantes reviennent à la chanteuse  Hociel Thomas pour quatre blues pris sur un même tempo lent. Louis se manifeste moins longuement qu’avec Chippie Hill, il ne réplique au vocal que dans la moitié des chorus, la clarinette assure l’autre moitié. Toutefois la trompette prend un bon chorus dans Dead drunk blues et Have you ever been done. Avec quelques collègues de l’orchestre Carroll Dickerson, Louis enregistra sous son nom Chicago breakdown, de façon étrangement isolée. Sa trompette se fait largement entendre dans les collectives et en solo, notamment avec accompagnement du seul guitariste (efficace et rare). Nous avions signalé que le CD 1 du coffret 3 comptait une plage de moins qu’annoncé. Cette interprétation oubliée de Hociel Thomas, Sunshine baby, apparaît en fin du présent CD 1. Sur le CD2 les chefs-d’œuvre se bousculent, il faudrait leur consacrer des pages. Heureusement, les amateurs les connaissent bien, encore qu’il soit impossible de faire le tour de ces merveilles. Le Hot Seven occupe les onze premières plages et toute sa production mériterait d’être détaillée : il faut se contenter de survoler quelques sommets tel Willie the weeper où Louis mène la collective avec un accent triomphal, une vigueur et une attaque à couper le souffle. Vers la fin, il prend un chorus étincelant puis, rejoint par ses partenaires, il entraîne la collective poussée par Baby Dodds.

              Le long solo de Wild man blues débute avec recueillement puis devient d’une exubérance folle alors que, dans Alligator crawl, le solo possède un lyrisme particulièrement éloquent. Potato head blues renferme le fantastique ‘stop chorus’ qui devint immédiatement ultra-célèbre. Dans l’interprétation surprenante de Twelfth Street rag, Louis accumule les trouvailles avec humour et il joue avec impétuosité et véhémence dans Keyhole blues où il prend en scat son premier vocal de la série. Gully low blues débute avec férocité après le vocal et le chorus de clarinette, la trompette délivre un époustouflant solo, cinq phrases chacune de deux mesures attaquées de façon fulgurante.

              Dans les neuf plages suivantes, l’orchestre redevient Hot Five suite à la disparition de tuba et batterie. Là encore, l’interprétation marquante jalonne un parcours constamment exceptionnel : Put ‘em down blues, qui coule avec aisance, logique et envolée ; Struttin’ with sorne barbecue, aux collectives emmenées avec jubilation et ‘stop chorus’ ardent Once in a while, encore avec collective conduite fougueusement et véhément ‘stop chorus’. Le guitariste Lonnie Johnson intègre le groupe pour trois titres dans lesquels Louis se montre plus souverain que jamais I’m not rough, où il plonge l’auditeur au cœur du blues ; Hotter than that, joué avec verve et volubilité Savoy blues, développé de manière captivante. Le CD2 se termine sur l’intervention d’une chanteuse nasillarde, Lillie Delk Christian, accompagnée royalement par un quartette miraculeux (Louis, Jimmie Noone, Earl Hines, Johnny St. Cyr) qui brille dans le chorus instrumental de You’re a real sweetheart. Was it a dream est une valse et la suite se trouve sur le CD3.

              Le CD3 commence donc avec les deux autres enregistrements de cette séance : Too busy, avec passage peu banal où Louis ‘scatte’ en contre-chant, Last night I dreamed you kissed me avec superbe mais lointaine partie de trompette derrière le vocal. Arrive alors le Hot Five nouvelle version, issu de l’orchestre Carroll Dickerson et composé de Fred Robinson (tb),  Jimmy Strong (cl), Earl Hines (p), Mancy Carr (bj, g), Zutty Singleton (d). Une fois de plus devant cette accumulation d’interprétations extraordinaires, il faut se limiter, mais il s’agit d’œuvres bien connues encore que leur beauté demeure inépuisable. Le piano d’Earl Hines anime Fireworks conclu sur une tranchante apparition de trompette. Skip the gutter contient un fantastique dialogue Hines-Armstrong. Le chorus de trompette avec sourdine de A Monday date possède une mobilité extraordinaire. West End blues, souvent cité comme le plus bel enregistrement de l’histoire du jazz, montre divers aspect du génie de Louis, maestria de l’introduction, côté poignant du jeu blues, tendresse des vocalises, envolée du final. On admire dans Two deuces la superbe construction du solo de trompette et, dans Squeeze me, la trompette accompagnée par le seul banjo et le formidable ‘scat chorus’.

Un peu plus loin le Hot Five réapparaît pour donner deux chefs-d’œuvre : No, blues de 12 mesures aux collectives éblouissantes, et Basin Street blues où Louis se surpasse, étincelant à la trompette et empoignant au vocal. Un sommet. Sur les quatre plages suivantes, Don Redman vient se joindre au Hot Five. Dans No one else but you Louis mène les ensembles, joue un chorus idéalement structuré et en chante un super swingant. En dépit d’un arrangement contraignant, le solo de trompette de Beau Koo Jack est particulièrement mordant. Louis prend un solo fort prenant et un vocal plein de ‘feeling’ dans Save it pretty mama et joue de façon harcelante dans le blues Muggles. Stupéfaction ! Entre ces deux derniers titres fut enregistré Weather bird, duo avec le piano d’Earl Hines, un chef-d’œuvre mystérieusement négligé par cette intégrale

Entre-temps, l’orchestre de Carroll Dickerson grava deux morceaux Louis prend un bouillant solo au début de Savoyagers’ stomp, il est moins en évidence dans Symphonic raps. Le disque se termine comme il avait commencé avec la piètre chanteuse Lillie Delk Christian et sa même escorte royale (sauf que Mancy Carr tient la guitare). Louis et ses collègues prodiguent un accompagnement extraordinaire à la chétive demoiselle, à noter aussi les solos de trompette de Sweetheart on parade et I must have that man.

Belle collection de merveilles                                                                                                                                        (André Vasset)

 

 

 



 

 

 

CD du Mois - Catégorie: Nouveauté

Chronique publiée dans le Bulletin du HCF  N° 567 (Janvier 2008) p.25/26

 

SOUTH SIDE JAZZ SERENADERS - “LIVIN’ HIGH” (Stomp Off 1420)

 

SWEETIE DEAR, BECHET’S FANTASY, LIVIN’ HIGH, GEORGIA CABIN, IDLE HOUR SPECIAL, WASTE NO TEARS, QUINCY STREET STOMP, PASSPORT TO PARADISE, BALLIN’ THE JACK, GEORGIA BO BO, CARRY ME BACK TO OLD VIRGINIA, THERE’S GONNA BE THE DEVIL TO PAY, I WISH I COULD SHIMMY LIKE MY SISTER KATE, STREAMLINE GAL, WASHBOARD WIGGLES.

 

 

              Un bien bon disque ! Cette formation suisse, enregistrée en direct en Angleterre en juillet 2006, est composée de René Hagmann (ct, cl, as, bs), Thomas Winteler (cl, ss), Lou Lauprète (p), Pierre-Alain Maret (bj), Henri Lemaire (b), Jean Lavorel (dr, wb) et, en invité, Mathias Seuffert (cl, as), plages 11 et suivantes.

              Thomas Winteler sera peut-être une révélation pour vous comme il l’a été pour moi : belle sonorité, jeu chaleureux, des idées à revendre, beaucoup de ‘drive’ et d’énergie, constant dans son inspiration en solo comme à l’accompagnement ou en seconde voix, voilà un musicien qui a assimilé à merveille son Bechet et son Dodds. Le disque lui doit certainement beaucoup. Le multi-instrumentiste René Hagmann a des qualités de leader au cornet et tient parfaitement sa partie dans les duos de clarinettes (Bechet’s Fantasy), il est moins convaincant à l’alto et assez rugueux au baryton (Washboard wiggles). Nos deux souffleurs sont bien soutenus par la bonne section rythmique qui ne manque pas d’allant et de swing. Mathias Seuffert a un jeu plus haché, moins régulier que Winteler à la clarinette on l’entend à l’alto dans Carry me back, très ‘dixielander’.

              J’ai apprécié les parties à deux clarinettes, notamment dans Bechet’s Fantasy, où Winteler est très Bechet. Georgia cabin réussit à émouvoir tout en restant très près du prestigieux modèle car le saxo soprano de Winteler ne donne pas l’impression d’une banale copie. Il fournit aussi à la clarinette un swingant contrepoint au cornet du leader, avec d’étonnants accents à la Dodds, dans Idle hour. Quincy street, bien emmené par le batteur, est suivi par un Passport to Paradise qui nous rappelle quel grand lyrique était Sidney Bechet, avec cette touche d’emphase qui l’habitait parfois. Le morceau suivant est joué à un train d’enfer. I wish I could shimmy offre un expressif jeu de cornet avec sourdine, sur un bon tempo, thomas Winteler surclasse sans peine Mathias Seuffert.

              Vous ne vous ennuierez pas avec cet orchestre. Il y a des idées, du dynamisme, le souci de la grande tradition sans reproduction plate et paresseuse. L’enregistrement est assez bon mais la contrebasse n’est pas très nette et le piano est en retrait, même en solo, ce qui est dommage pour le jeu de Lauprète.

              A relire aussi l’interview de Winteler dans le Bulletin 506.                                                          (Daniel Janissier)