Catégorie: Nouveauté
Chronique publiée dans le Bulletin du Hot Club de France N° 573, page 22
CATHERINE RUSSELL « SENTIMENTAL STREAK
»
World Village 468075 (distribution Harmonia Mundi)
SO LITTLE TIME (SO MUCH TO DO), I’M LAZY THAT’S AIL, KITCHEN MAN, OH YES,
TAKE ANOTHER GUESS, NEW ORLEANS, MY OLD DADDY’S GOT A BRAND NEW WAY TO LOVE,
SOUTH TO A WARMER PLACE, THRILL ME, YOU BETTER WATCH YOURSELF BUB, I’VE GOT THAT THING,
DON’T CARE WHO KNOWS, BROKEN NOSE, LUCI, YOU FOR ME, ME FOR YOU
Russell,
de son prénom Catherine, chanteuse quinquagénaire, new-yorkaise d’origine, dont le nom de famille ne nous
est pas inconnu. En effet, il s’agit de la fille du célèbre pianiste et chef d’orchestre Luis
Russell, incidemment
compagnon de route et ami de Louis Armstrong.
Bien qu’ayant baigné durant toute sa jeunesse dans
la musique de jazz, elle n’y est venue que tardivement après avoir fréquenté pendant fort
longtemps divers horizons musicaux. C’est le trompettiste Doc Cheatham qui
l’invitera à chanter des thèmes de jazz lors des ‘brunchs’ du Sweet Basil de
New York, ce qui l’incitera à poursuivre dans cette voie. En 2006, elle réalise
un premier disque pour le compte de Harmonia Mundi, et récidive en 2008 avec l’album qui nous intéresse ici.
Manifestement, nous tenons là une chanteuse de
tempérament, à la voix chaude, bien posée, parfois rocailleuse, mais juste ce
qu’il faut. Elle chante dans la plus pure tradition noire, avec une voix
travaillée, mais sans afféterie. Quant à son répertoire, il sort des sentiers battus, puisqu’elle reprend des thèmes
anciens chantés, dans le temps, par les plus grandes Bessie Smith, Ella Fitzgerald, Lena Home,
Alberta Hunter, Nellie Lutcher. Sans conteste, c’est Bessie Smith qu’elle rappelle,
aussi bien dans ses inflexions que dans son articulation. Son discours,
toujours limpide, est porté par une diction parfaite et son drive puissant vous
transporte, comme dans So little time
(so much to do) où l’on remarquera l’excellent
soutien du pianiste Mark
Shane ainsi que celui du batteur James Wormworth (qui peut, sur d’autres morceaux,
faire preuve d’une certaine raideur). I’m
lazy, that’s all a aussi beaucoup de charme, mais c’est Kitchen man qui retient l’attention :
ce morceau d’Edna Pinkard, chanté en son temps par Bessie Smith mais aussi
Alberta Hunter, séduit par son côté enjoué et ses paroles coquines qui ne sont pas sans rappeler le fameux thème de Eubie
Blake : My handy man ain’t handy no more
(le fait que le parolier, Andy Razaf, soit le même dans les deux cas y est certainement
pour quelque chose). De la même veine, elle reprend un grand succès de la
pianiste et chanteuse
Nellie Lutcher, You better watch yourself, Bub qui bénéficie de bons solos du pianiste Mark Shane et du
guitariste Matt Munisteri. Catherine Russell nous gratifie d’une version de
classe avec New Orleans qu’elle interprète sur un tempo ‘lazy’ à souhait. My old daddy’s got a brand new way to love et You for me, me for you sont dédiés à la chanteuse
Alberta Hunter qui, manifestement, l’inspire beaucoup: deux petits bijoux, le
premier avec pour seul accompagnateur le pianiste Mark Shane, le deuxième en
compagnie du seul Matt Munisteri à la guitare. Citons aussi une autre chanteuse
dont elle possède à la fois le punch et le côté rageur, Juanita Hall: c’est
manifeste sur une composition de son père Luis Russell, I’ve got that thing, qu’elle enlève avec brio. On retiendra enfin Don’t care who knows de Willie Dixon,
particulièrement swingué.
Un album de grande classe qui ne peut laisser
l’amateur indifférent. (C.S.)
Chronique publiée dans le Bulletin du Hot Club de
France N° 573, page 13
LOUIS
ARMSTRONG - INTÉGRALE Vol. 5
(Frémeaux et Ass. FA 1355,
distribution Nocturne)
CD 1 : WEATHER BIRD, HEAH ME
TALKIN' TO YA, ST. JAMES INFIRMARY, TIGHT LIKE THIS, KNOCKIN' A JUG, I CAN'T
GIVE YOU ANYTHING BUT LOVE, MAHOGANY HALL STOMP (ARMSTRONG), S'POSIN, TO BE IN
LOVE (SEGER ELLIS), FUNNY FEATHERS, HOW DO YOU DO IT THAT WAY (VICTORIA
SPIVEY), AIN'T MISBEHAVIN', BLACK AND BLUE, THAT RHYTHM MAN, SWEET SAVANNAH SUE
(ARMSTRONG), AIN'T MISBEHAVIN' (S. ELLIS), SOME OF THESE DAYS (X 2), WHEN
YOU'RE SMILING (X 2), AFTER YOU'VE GONE (X 2) (ARMSTRONG).
CD 2 : AFTER YOU'VE GONE, I
AIN'T GOT NOBODY (X 2), DALLAS BLUES (X 2), ST. LOUIS BLUES (X 3), ROCKIN'
CHAIR (X 2), SONG OF THE ISLANDS, BESSIE
COULDN'T HELP IT, BLUE TURNING GREY OVER YOU, DEAR OLD SOUTHLAND, MY SWEET, I
CAN'T BELIEVE THAT YOU'RE IN LOVE WITH ME, INDIAN CRADDLE SONG, EXACTLY LIKE YOU, DINAH, TIGER RAG
(ARMSTRONG), BLUE YODEL N° 9 (JIMMY RODGERS).
CD 3 : I'M A DING DONG DADDY,
I'M IN THE MARKET FOR YOU, CONFESSIN', IF I COULD BE WITH YOU ONE HOUR TONIGHT,
BODY AND SOUL, MEMORIES OF YOU, YOU'RE LUCKY TO ME, SWEETHEARTS ON PARADE,
YOU'RE DRIVING ME CRAZY (X 2), THE PEANUT VENDOR, JUST A GIGOLO, SHINE, WALKIN'
MY BABY BACK HOME, I SURRENDER DEAR, WHEN IT'S SLEEPY LIME DOWN SOUTH, BLUE
AGAIN, LITTLE JOE, YOU RASCAL YOU, THEM THERE EYES, WHEN YOUR LOVER HAS GONE.
Cette suite de l'intégrale
du génial Louis Armstrong rassemble les enregistrements réalisés (tous pour
Okeh) de décembre 1928 à avril 1931.
Si l'on parle en détail de chacune de ces 64
plages, un Bulletin entier n'y suffira pas, il faut donc se résigner à être
succinct en considérant que seuls les amateurs de fraîche date ne connaissent
pas ces merveilles devenues, pour une bonne part, des classiques. On ne peut
donc que leur recommander de consulter les anciens numéros qui
évoquent ces enregistrements.
La présente série s'ouvre sur Weather bird,
oublié par le volume précédent et qui apparaît donc ici hors de son rang
chronologique. Dans ce chef-d’œuvre, le duo insolite Louis Armstrong-Earl Hines
se livre à un dialogue flamboyant où le piano reflète et relance sans cesse
l'affolante partie de trompette. Les trois morceaux suivants marquent (en
beauté), la fin du Hot Five et du séjour à Chicago.
Heah me talkin' to ya propose de superbes
chorus d'Earl Hines, Don Redman et Louis Armstrong ; le célèbre St. James
Infirmary contient un vocal particulièrement poignant et l'intérêt devient
maximal avec Tight like this où la trompette nous offre un des moments les plus
bouleversants de l'histoire du jazz.
Louis, désormais vedette, se
retrouve à New York devant un orchestre à son service et débute modestement
avec Knockin' a jug qui vaut surtout par ses deux chorus de conclusion. Mais
les deux titres suivants sonnent remarquablement : I can't give you anything but love,
par vocal et trompette sur fond de saxos jouant le thème, et Mahogany Hall stomp avec trompette
suprêmement détendue, époustouflante mais sans esbroufe.
Il en termine ensuite avec son emploi
d'accompagnateur de chanteurs lors de trois faces avec Seger Ellis, plutôt
tarte; et deux avec Victoria Spivey,
beaucoup plus convaincante.
Dans le reste du CD 1, Louis
se tient à la tête de l'orchestre Carroll Dickerson et enregistre d'abord
quatre morceaux signés Fats Waller tirés de la revue Connie's Hot Chocolates:
la trompette swingue de manière éclatante (Ain't misbehavin', That rhythm man,
Sweet Savannah Sue) et avec une profonde et poignante émotion dans Black and
blue. Les trois autres titres, par le même groupe, parurent en deux versions,
l'une instrumentale (pour les marchés non anglophones), l'autre, la plus
attractive, avec vocal. Louis joue Some of these days, When you're smiling et
After you've gone avec une puissance, un
dynamisme incroyables et une totale maîtrise de l'aigu.
Passons au CD 2.
L'environnement change, avec le recours à l'orchestre Luis Russell animé par
une rythmique impérieuse, mais Louis demeure imperturbablement extra. Les trois
premiers titres se trouvent à nouveau en deux versions, avec ou sans vocal,
celui-ci étant remplacé par des solos d'autres musiciens du groupe. Ainsi les
versions chantées sonnent beaucoup mieux car le chant de Louis swingue
terriblement, à la fois nonchalant et insistant dans I ain't got nobody,
débordant d'émotion dans Dallas
blues et féroce dans St. Louis blues où
la partie de trompette consécutive redouble d'un swing furieux insurpassable.
Les deux prises de Rockin' chair sont
chantées en duo par Louis et l'auteur, Hoagy Carmichael.
On retrouve l'orchestre Luis
Russell sur les trois plages suivantes (Song of the Islands, Bessie couldn't
help it, Blue turning grey over you) où Louis, qui se fait longuement entendre,
conduit chacune par une partie de trompette sans réplique. John Chilton, dans
son ouvrage consacré à Red Allen, indique que celui-ci se souvenait que pour
Song of the Islands trois violonistes
blancs avaient été engagés et que, Paul Barbarin étant passé au vibraphone,
c'était le valet de Louis (Tout Suite) qui s'occupait de la batterie ( Ride Red
Ride, p. 47 ). Le célèbre et unique Dear
old Southland est un solo de trompette
étourdissant d'invention, souvent hors tempo, accompagné par le seul piano de
Buck Washington. Dans les six plages suivantes, Louis utilise l'orchestre avec
lequel il jouait alors au Cocoanut Grove. Il reste continûment au premier plan
dans My sweet, swinguant avec une belle
envolée ; notons aussi l'aisance royale de
Exactly like you , ainsi que les trois chorus
de Dinah où la trompette développe son discours avec une gradation magique
avant la finale explosive, tout comme celle de
Tiger rag.
Après cette séquence, Louis
visite la Californie avec sa femme Lil, ils sont d'abord embauchés pour accompagner
le chanteur Jimmie Rodgers, folkloriste blanc façon tyrolien, dans Blue yodel
n°9. Louis, toujours impeccable, ouvre le CD 3 en compagnie du groupe de Vernon
Elkins,
modeste et quelque
peu envahissant. Des quatre faces enregistrées notons I'm a ding dong daddy,
swingué avec une joyeuse ardeur. Ensuite notre héros change de partenaires et
adopte l'orchestre Les Hite où le suit le jeune batteur précédent, Lionel
Hampton. Huit morceaux sont gravés, truffés de tournures spontanées qui
allaient inspirer définitivement le jazz. Louis se montre magistral dans la
simplicité sur Body and soul et Memories of you et l'exubérance se fait jour dans You're lucky to me. Il se tient constamment
au premier plan dans Sweethearts on parade, trompette avec sourdine, vocal,
trompette ouverte d'abord calme puis euphorique. You're driving me crazy débute par un dialogue avec Hampton et se
termine sur un vocal fulgurant. La fameuse rumba The peanut vendor ravit par le glissement des notes tenues.
Just a gigolo contient
une partie de trompette et un vocal étonnant, enfin la séquence se termine en
feu d'artifice avec Shine où Louis
occupe le micro continûment de façon extraordinaire, notamment en concluant sur
deux chorus fantastiques. Un sommet !
Après l'interlude
californien, Louis regagne Chicago et, entouré d'un orchestre dirigé par Zilner
Randolph comptant quelques musiciens de La Nouvelle-Orléans, il enregistre une
copieuse série dont le début occupe les huit dernières plages, une nouvelle
fois admirables.
Louis swingue follement et se montre
invariablement inspiré, surprenant et éblouissant, que ce soit dans les
interprétations bien enlevées, Walkin' my baby back home, Little Joe, Them
there eyes, ou particulièrement brillantes, Blue again (de l'introduction au
final) et You rascal you (conjuguant l'art du comédien et du jazz), mais aussi
pleines d'émotion, I surrender dear, When your lover has gone, voire
poignantes,
When it's sleepy time down South. Attention ! Accumulation de chefs-d’œuvre ! Remercions
Frémeaux d'avoir entrepris ce rassemblement des enregistrements du grand génie
de la musique de jazz. André VASSET