Retour SOMMAIRE CD du mois Adhérer à un hot-club / S'abonner au bulletin du HCF

Catégorie:Nouveauté

Chronique publiée dans le Bulletin du Hot Club de France N° 574, page 12

 

 

DUMOUSTIER STOMPERS - YELLOW DOG BLUES

Jazz Odyssey Records JOCD 06

 

FROTTI-FROTTA, WEARY BLUES, JUST GONE FOR MONTSÉGUR, MR LANCER STOMP, SOBBIN' BLUES, SNAG IT, ON THE SUNNY SIDE OF THE STREET, TIGHT LIKE THIS,  GEE BABY AIN'T I GOOD TO YOU ?, ALTER YOU'VE GONE, SAINT JAMES INFIRMARY, SWEET GEORGIA BROWN, TROUBLE IN MIND, HONKY TONK TRAIN FOR LAROQUEBROU, PRECIOUS LORD, WHEN IT'S SLEEPY TIME DOWN SOUTH

 

Le dernier album de ce groupe déjà mythique devrait être vraiment le dernier, sauf inédits de séances antérieures. C'est dire son importance, surtout qu'on peut le compter parmi les meilleurs jusqu'ici enregistrés.

Nous retrouvons les partenaires habituels : Laurent Verdeaux (tp, cnt), Alain Martien (tp), Jean-Pierre Rougeron (ss), Henri Perrier (tb), Dominique Brigaud (g), Olivier Chabot (tu), Bruno Bonté (d), Natasha Border (voc). Le pianiste Philippe Carment était déjà au moment de l'enregistrement une nouvelle recrue totalement intégrée. L'inappréciable Alain Marquet apportait son non moins inappréciable concours à l'entreprise. Enregistré  à Limoges les 22 et 23 août 2007.

Dès leurs débuts, les Dumoustier Stompers, musiciens qui n'étaient pas du premier rang, ont sonné juste, c'est-à-dire ne se sont pas perdus dans des améliorations ou des enjolivements, sans pour autant servilement copier leurs modèles. Inspiration, pas reconstitution.

C'est avec cet esprit qu'ils ont évolué, chacun d'eux progressant à sa façon sans nuire à l'ensemble. Certains sont partis, d'autres sont venus, sans que l'orchestre change. C'est ainsi que la marque imprimée par la chanteuse américaine Carol Leigh est perpétuée par Natasha Border, à la  présence de laquelle l'orchestre (pas « les musiciens » : l'orchestre) réagit comme il convient. Au sujet de Natasha, dont le signataire admire  le talent, le dynamisme mis dans chaque interprétation, la justesse du tempo, la flexibilité du chant, ceci depuis fort longtemps, on peut regretter qu'elle force parfois sa voix, en accentue la raucité (Saint James Infirmary ou deuxième partie de Trouble in mind - titre très réussi par ailleurs  avec une belle partie de trompette d'Alain Martien). Sa voix a assez de caractère pour qu'elle puisse chanter avec naturel, comme dans les quatre standards : On the sunny side, Gee baby, After you've gone (superbe tempo modéré), Sweet Georgia Brown, dans lesquels tout l'orchestre, derrière  elle, est à son meilleur, pianiste en tête. Au sujet de Philippe Carment, on aurait pu s'attendre à ce que ce soit un pianiste « rond qui succède aux précédents titulaires. Bien que plus en arêtes, le jeu de Carment parvient à se placer dans le groupe en ajoutant, dans ses solos, un côté   intrigant, tandis qu'en accompagnement il reste d'une grande sobriété avec une belle main gauche très solide. Le reste de la rythmique est hors d'éloges : Olivier Chabot, sobre, souple, simple, bien présent ; Dominique Brigaud qui mérite les mêmes éloges que Chabot, dont on se régale des délectables solos note à note sur sa précieuse Favino (Yellow dog. After you've gone) ; l'impressionnant 'press roll' de Bruno Bonté,  allié à une grande intelligence du jeu de ceux qu'il soutient.

Marquet-Rougeron s'en donnent à cœur joie dans leurs duos clarinette/soprano (un Weary blues proche en qualité de la version de référence de 1938) et nous enchantent en solo ou en collective, Rougeron jouant vraiment du saxophone (même soprano) et non de la clarinette turbo-compressée. D'Henri Perrier on a déjà beaucoup dit : naturel comme un roc, tromboniste impeccable dans les collectives (Just gone), parfait en solo  (St James Infirmary) ou en accompagnement. Restent les deux trompettistes qui jouent de plus en plus à cache-cache l'un avec l'autre. Laurent Verdeaux se réclame de Joe Smith avec, peut- on ajouter, un peu du « poids » de Cootie Williams. Lui aussi enfant d'Armstrong, Alain Martien tire, de son propre aveu, plutôt  du côté de Ray Nance et de Cat Anderson. Un titre leur est dévolu, What is this thing called love? (rebaptisé Mr Lancet stomp), thème de la fin   des années 1920, joué par nos deux compères en alternant : huit mesures à Verdeaux  qui entame, huit à Martien qui continue, etc. au premier chorus ; quatre à Martien, quatre à Verdeaux, etc. au troisième, le second étant joué par Carment. Si on les étudie bien dans ce titre, on ne peut les perdre dans le reste de l'album. Pour rester avec la trompette, signalons l'intéressante tentative d'Alain Martien pour gravir l'un des sommets de la chaîne « armstrongienne », le toit du monde (du jazz), Tight like this, aidé par son sherpa Philippe Carment. Cela fait  longtemps que Martien tournait autour, c'est bien qu'il s'y soit attaqué. Ne manquons pas aussi de signaler le beau tir groupé autour de  King Oliver avec Just gone, Sobbin' blues (Jean-Pierre Rougeron au soprano « à coulisse ») et Snag it, auxquels on peut  joindre Frotti-frotta du regretté Claude Luter qui a tant fait pour nous faire aimer la musique de N.O. de K.O. (les initiés comprendront, les autres devineront).

         

Le CD commence à s'épuiser et ne sera pas réédité. Pour le prix de quelques gouttes d'essence, ne vous privez pas du dernier opus d'un groupe qui a bien mérité du Sleepy time down South, par lequel ils nous disent adieu. Henri Sofroniades

 

Catégorie : Réédition

Chronique publiée dans le Bulletin du Hot Club de France N° 574, page 18

 

 

RADIO JAZZ -  THE BEST BROADCASTS 1937-1953

Frémeaux et Associés FA 5221 (coffret de 2 CDs)

 

CD 1 : KEEP THE RHYTHM GOING, LAZY RIVER, STRUTTIN' WITH SOME BARBECUE (LOUIS ARMSTRONG), KING PORTER STOMP, ALWAYS BE IN LOVE WITH YOU, WO-TA-TA, DANCE OF THE GREMLINS (COUNT BASIE), HARD TIMES, LIMEHOUSE BLUES (CAB CALLOWAY), JUMP CALL (BENNY CARTER), MINOR JIVE (ROY ELDRIDGE), GRIEVIN', JUST A-SETTIN' AND A-ROCKIN', WHAT AM I HERE FOR, HOT, SKIP AND JUMP (DUKE ELLINGTON), TILL TOM SPECIAL(BENNY GOODMAN QUARTET), TEMPO AND SWING,  FLYIN' HOME, HAMPTON'S BOOGIE WOOGIE, BEULAH'S BOOGIE (LIONEL HAMPTON)

CD 2 : MOSTLY MOTEN, HOW HIGH THE MOON (LIONEL HAMPTON), UNCLE BUD, SNEAKIN'OUT, HOLYDAY FOR SWING (ERSKINE HAWKINS), GOIN' AWAY BLUES (PETE JOHNSON ET BIG JOE TURNER), FOOT PEDAL BOOGIE (PETE JOHNSON ET ALBERT AMMONS), FIVE GUYS NAMED MOE (LOUIS JORDAN),IT FEELS SO GOOD (JOHN KIRBY), MARCHETA, 47TH STREET JIVE (ANDY KIRK), JEEP RHYTHM, WHAT TO DO (JIMMY LUNCEFORD), SAVOY,  ROCK DANIEL (LUCKY MILLINDER), SNAG IT (KID ORY), LOW DOWN DIRTY SHAME (T-BONE WALKER), WHO YA HUNCHIN', LIZA, ONE O'CLOCK JUMP (CHICK WEBB)

 

C'était il y a à peu près quarante ans... apparurent deux LPs Jazz Collectors menant direct aux grands dancings de la fin des années 30 et, pour commencer, au Savoy... Basie au Savoy, 30 juin 1937, et une grande claque pour l'auditeur, pourvu qu'il soit capable d'oublier les critères hi-fi... Le mieux était de se mettre dans le noir, comme pour les ortolans, et de faire voyager son imagination jusqu'à l'endroit où battait chaque soir le cœur de Harlem. On ne voit  jamais mieux la musique de ses disques que dans l'obscurité ! Et surtout de ce genre de production, dont on ne peut pas dire qu'elle soit systématiquement mal enregistrée : elle est simplement enregistrée autrement, on est ici un peu dans le reportage (poussez graves et médium-graves

et mettez du volume).

Depuis l'apparition susdite, une grande quantité de ces moments pris sur le vif sont apparus, et il était intéressant d'en rendre compte, ce qu'a très bien fait Jacques Morgantini : livret explicatif, enthousiasme à l'appui (je vous fais grâce de mes désaccords mineurs sur certains détails).

L'intérêt du live par rapport au studio est un vieux débat : tel concert qui vous a fait grimper aux rideaux peut devenir, quand vous en écoutez le témoignage enregistré, d'une affligeante banalité, et très inférieur au même répertoire bien travaillé, bien cadré et bien enregistré dans le studio ad hoc. C'est souvent vrai pour les concerts, même pour les plus huppés : les « vibrations » chères à Willie Smith Le Lion ne passent pas nécessairement le micro quand les gens d'en face sont sagement assis. Mais ici, les choses sont différentes. Il ne s'agit pas de concerts, mais de danse (le jazz est une musique de danse !), les vibrations vont dans les deux sens, les situations sont explosives et tout ce lump' est la plupart du temps parfaitement restitué.

Nous avons été formés à la musique de concert, donnée par des artistes généralement mûrs : technique, sérénité, sécurité. Nous voilà placés devant les mêmes, sauf que là, ils sont généralement très jeunes, pétulants, enthousiastes et prenant tous les risques. Certains jouent jusqu'à dix heures par jour, parfois plus. Ils appartiennent à de vraies machines de guerre qui se livrent des batailles acharnées avec attaques, contre-attaques et stratégies, devant un jury populaire très en jambes et qui ne leur passe rien.

C'est inutile de faire l'inventaire de tout ce que contiennent les deux CDs concoctés par Jacques Morgantini et qui est présenté par ordre alphabétique (garantie de diversité dans l'écoute) : sauf à posséder déjà les sources de cette compilation dans votre discothèque, le coffret est absolument à acquérir, ne serait-ce que pour le fantastique catalogue de sections rythmiques qu'il contient : avec les danseurs, et surtout ces danseurs-là, si un orchestre ne fonctionnait pas à l'endroit, à l'énergie et reposant sur sa rythmique, il était condamné aux oubliettes.

Le voyage va d'Armstrong (Pops Foster et Big Sid Catlett ; et un grand orchestre où les partitions étaient interdites pour que les musiciens voient les danseurs en jouant) à Webb (au-dessus de tout commentaire) en passant par Basie (Freddie, Walter et Jo), Calloway (Barker, Hinton, Cozy,  pulsation très différente) et un tas d'autres rythmiques, toutes très à leur affaire, même quand il s'agit de parfaits inconnus. Point commun :   des tempos en béton.

Il y a bien d'autres choses à découvrir dans cette promenade-là : au fil de l'audition, vous remarquerez l'arrangement très original et propice au drive de Louis (impressionnant !) dans un Struttin'with some barbecue où l'alto Charlie Holmes est tout à fait épanoui ; le rôle de boutefeu confié  à Herschel Evans dans l'orchestre de Basie (dès qu'il joue, la rythmique hausse encore son niveau et le public manifeste) ; un morceau des mêmes,

qui gagne à être connu, s'appelle Wo-Ta-Ta et a été enregistré au Famous Door (endroit minuscule où l'orchestre tenait presque le moitié de la  place mais où personne ne venait dire de jouer moins fort) ;Jump call par Benny Carter, morceau qui éclipse à mon avis la version en studio par  un meilleur tempo (un peu moins rapide, ce qui sied particulièrement à Bumps Myers) et un élan collectif qui a dû soulever de terre les danseurs du Trianon Ballroom ; chez Duke, vous remarquerez le succès constant témoigné à Ben Webster par un public appréciant particulièrement ses  interventions, sans parler de l'efficacité du (toujours) méconnu Sonny Greer ; dans Till Tom special, le long solo de Charlie Christian (dont toute la musique tournait le dos à l'esthétique bop) ; un Flying home étonnant par son tempo, joué par Hamp et trois anciens des  Spirits of Rhythm ; un bien nommé Mostly Moten sauvagement exécuté par le même, mais en grande formation ; les formidables interventions de Julian Dash dans les Erskine Hawkins (où Dud Bascomb met en relief en trois notes la pauvreté d'inspiration de son leader) ; toujours chez l'Ange Gabriel du XXe siècle, la parodie de Johnny Hodges par Bobby Smith dans Sneakin'out, et un fameux arrangement de Holiday for swing par un Sammy Lowe soucieux de la bonne santé de la section de trompettes !

Je continue... excusez, mais on remarque tant de choses en parcourant cet itinéraire : le délirant Five guys named Moe par Louis Jordan précède la perfection de la formation de John Kirby (It feels so good) et les rythmiques « polymusclées » d'Andy Kirk (Booker Collins, Ben Thigpen) et de Jimmie Lunceford (George Duvivier, Joe Marshall), cuvée tardive (1945) où Joe Thomas est particulièrement déchaîné ; un bien bon moment du côté de Lucky Millinder, où le jeune Sam Taylor, qui sera surnommé 'The Man' tire déjà l'oreille de l'auditeur ; un formidable T-Bone Walker s'appuyant sur un  'big band' taillé sur mesure (rythmique irréprochable, arrangement efficace), dont les membres appartiennent tous à la famille Unknown.

La fin de l'alphabet mène droit à Chick Webb... Selon la-documentation, nous sommes le 9 janvier 1939 et au Savoy. Cette date est évidemment fausse : par le livre-journal d’Hugues Panassié (Cinq mois à New York), nous savons que le fabuleux batteur est absent ce soir-là, souffrant déjà terriblement de la maladie qui l'emportera au mois de juin suivant. Nous savons aussi que ce jour-là, l'orchestre, « pas très ardent », rentre d'une longue absence et que c'est seulement le lendemain que son leader refait son apparition à la tête de ses troupes dès lors redevenues le top du top ”.

   De cette soirée du 10 janvier 1939. Hugues Panassié, revenu sur place le lendemain de sa déconvenue, a tiré quelques pages extraordinaires.

    On peut imaginer — pourquoi pas ? — que ces pages correspondent aux trois morceaux venant conclure le second CD du coffret... et dans lesquelles, en ce qui concerne le batteur, il n'y a pas photo... Et d'ailleurs, qui aurait osé jouer Liza à la place de Chick Webb ?

En tout cas, dans ces plages-là, en rajoutant un bon peu de grave et en mettant du volume (en attendant aussi une petite minute que l'ingénieur du son ait trouvé ses marques), on comprend ce que tenir un 'big band' dans sa main veut dire ! Le One o'clock jump final est une splendeur.

  Pour moi, il n'y a aucun équivalent à cette batterie-là : du haut de son mètre trente, Chick Webb restera le plus grand.  Laurent Verdeaux