Bulletin du hcf N°451 – octobre 1996 – page 9
Tuxedo Big Band, " Siesta at the Fiesta " (TBB 102, distribution Night & Day) : Hi spook, My melancholy baby, Organ grinder swing, Holiday for strings, Sleepy time gal, lt had to be you, Siesta at the fiesta, By the River Sainte Marie, Mood indigo, Battle axe, Coquette, Okay for baby, Moonlight and music, l'm nuts about screwy music, Well all right then.
Ce dernier CD du Tuxedo Big Band ne comprend que des morceaux que Jimmie Lunceford rendit célèbres. Hi spook : Dès le premier chorus on croirait vraiment entendre l'orchestre Lunceford. Le Tuxedo suit l'arrangement de Gerald Wilson sur le même tempo, la même durée. Michel Pastre prend le solo de ténor avec fougue mais une sonorité moins opulente que celle de Joe Thomas. Laurent Hotta joue le rôle de Trummy Young et Dominique Rieux dans le suraigu celui de Paul Webster à la trompette. Il ne s'agit pas d'une reconstitution, mais d'une recréation. On y retrouve la même véhémence que chez Lunceford et la section rythmique possède la souplesse luncefordienne.
Dans My melancholy baby, Serge Oustiakine au vocal est bien loin de la mièvrerie de Dan Grissom .Ceci n'est pas surprenant puisqu'il apprit à chanter en écoutant un disque de Louis Armstrong, chantant en même temps que lui, systématiquement, jusqu'à l'usure du disque ! Jacques Sallent, accompagné par la section rythmique, prend un bon solo de trompette qui ne figurait pas chez Lunceford ; le quatuor de saxos arrangé par Edwin Wilcox est exécuté avec la même virtuosité et les cuivres bouchés ont la même saveur que dans l'original.
Le Tuxedo suit l'arrangement de Sy Oliver pour Organ grinder swing mais il le prend un peu plus lentement et la partie finale est prolongée par Jacques Sallent et Philippe Laudet de sorte que le morceau dure deux minutes de plus. Lunceford n'enregistra pas en studio Holiday for strings. Une interprétation prise en public en 1944 fut rééditée, notamment en microsillon OTY, Hindsight et Festival. Spectaculairement l'orchestre de Lunceford était infiniment supérieur aux autres et ce morceau était interprété très scéniquement. Pastre s'inspire très fortement de Joe Thomas, de même que Laudet pour le solo de trompette que prenait Russell Green. Le tempo est rigoureusement identique et la section rythmique très présente swingue d'abondance.
Beaucoup d'" ellingtonistes " se disaient que jamais on ne pourrait enregistrer la Black, Brown and Beige intégralement, comme Duke l'interpréta en public en janvier 1943, sans jamais l'enregistrer en studio, jusqu'à ce que Claude Bolling mène à bien cette grandiose entreprise en 1989. De même, bien des " luncefordistes " pensaient qu'aucun orchestre ne se risquerait à interpréter Sleepy time gal,où l'arrangement pour les saxos, dont Wilcox était spécialiste, est si fouillé que Lunceford, lui-même, se mit au saxo alto à la place de Dan Grissom qui n'avait pas une technique suffisante pour bien jouer sa partie dans cette magistrale exécution.. Le Tuxedo y réussit avec une aisance à la fois limpide et mordante. Il prend le thème sur un tempo légèrement plus lent que le disque de Lunceford, comme ce dernier le faisait quand il n'était pas astreint à la limite des trois minutes du 78 tours.
lt had to be you est un arrangement de Tadd Dameron datant de 1942 qui combine les cuivres et les anches dans le style des plus beaux jours de l'orchestre. On retrouve avec le Tuxedo un quatuor vocal identique à celui de Lunceford. Jacques Sallent adapte sa manière à celle de Gerald Wilson. La ressemblance entre les deux formations est stupéfiante, jusqu'à l'égalité dans la durée de l'interprétation.
Dans Siesta at the fiesta se succèdent Paul Chéron à l'alto, Michel Pastre, Philippe Laudet et Laurent Hotta, ce dernier dans l'aigu de son instrument,comme Trummy Young. Pourquoi le premier solo est-il d'alto au lieu de la clarinette ? II ne s'agit pas de faire une copie conforme, et à l'audition ce premier solo d'alto semble mieux convenir que la clarinette. Laudet ne joue pas comme Snooky Young mais il ne modifie pas le paysage luncefordien. Jean-Luc Guiraud est sensationnel à la batterie.
By the River Sainte Marie n'est pas joué suivant la progression du disque de Lunceford. Le Tuxedo commence par un charmeur solo de trombone, par Hotta, joliment accompagné par l'ensemble. Puis Jean-Luc Guiraud prend un vocal plus agréable que celui de Dan Grissom. Philippe Laudet suit un peu à la manière de Clark Terry, avant le fameux arrangement de Sy Oliver parfaitement exécuté. Michel Pastre se détache un instant et Sallent termine. Notez que cette version du Tuxedo est allongée de plus d'une minute, ce qui est normal puisque celle de Lunceford fut amputée de deux chorus.
Mood indigo commence par l'arrangement de Willie Smith avec les cuivres appuyés par les saxos et la clarinette sur le même tempo décontracté.Puis on entend Paul Chéron à la clarinette jouant à la Bigard, Jacques Sallent dans le style Buck et Dominique Rieux à la trompette bouchée, mais moins férocement que le oua-oua de Sy Oliver. L'arrangement d'ensemble termine l'exécution.
Battle axe, arrangement de Billy Moore, est swingué avec une suprême précision sur tempo semi-vif. L'un après l'autre improvisent J.F. Duprat dans la fonction de Trummy Young, Laudet à la place de Gerald Wilson et Michel Pastre aussi vigoureux que Joe Thomas.
L'interprétation de Coquette atteint un aussi haut degré que celle de Lunceford : même souveraine aisance semblant exclure tout effort dans le premier chorus par les trompettes avec sourdine accompagnées d'un ravissant contre-chant des trombones, identique swing d'une indescriptible élégance sur le pont avec le ténor soutenu par les trombones. Quant à Serge Oustiakiane il se tire du vocal d'une manière infiniment plus jazz que Grissorn.
Okay for Baby, arrangé par Lonnie Wilfong suit d'abord le disque de Lunceford. Mais après le solo d'alto par Paul Chéron, on entend Thierry Ollé au piano, un solo supplémentaire à l'interprétation originale, ensuite le solo de ténor par Michel Pastre, puis François Duprat que l'on pourrait prendre pour Trummy Young. Moonlight and music ne fut pas enregistré en studio par Jimmie Lunceford. Une retranscription, datant probablement de 1944 en a été publiée en microsillon par les marques Olympic, OTY, Cicala,. L'arrangement de Bud Estes comprend deux ensembles de saxos luncefordiens et des échanges contrastes entre les sections d'anches et de cuivres.
l'm nuts about screwy music, c'est-à-dire " Je suis fana de musique dingue ", comprend un important vocal, couplet et refrain, dont se tire fort bien Jean-Luc Guiraud, démontrant, comme le faisaient Fats Waller ou Slim Gaillard, qu'on peut prendre une sotte mélodie et la transformer. L'arrangement d'Edwin Wilcox est déconcertant d'habileté et il fallait la virtuosité du Tuxedo pour l'exécuter. Laudet à la trompette est le principal soliste.
Le CD se termine au mieux par Well, all right then, arrangement oral sur la typique pulsation vivante du tempo Lunceford. Les solistes jouent dans le même ordre que ceux de Jimmie : Paul Chéron à l'alto, Duprat, Guiraud, séparés par le chœur d'une partie des musiciens chantant le riff " Well all right then " et de splendides échanges entre les trombones et les trompettes bouchées. Claude Bolling étant considéré comme le premier héritier spirituel de Duke Ellington, on doit conférer à Paul Chéron le même rang hiérarchique vis-à-vis de Jimmie Lunceford.
André Doutart.