Bulletin du hcf : N°483 – Juillet 1999 – page 10
DUKE ELLINGTON, " ANNIVERSARY " (Masters of Jazz MJCD 1305, distribution Disques Concord). Coffret de 13 disques de 20 titres chacun.
Ce monument est l'œuvre de vrais connaisseurs et amateurs ellingtoniens : Claude Carrière, Noël Hervé, Philippe Baudoin, Christian Bonnet, aidés d'un maître en reproduction phonographique, Christophe Hénault. Nous avons ici des interprétations récoltées pendant la période de 1926 à 1948, la plupart provenant des enregistrements du commerce mais aussi de concerts ou soirées (Fargo, Carnegie Hall...). Ce n'est ni une chronologie, ni une intégrale, on n'est pas invité à suivre une " évolution " mais à profiter de la beauté de la musique de Duke Ellington, de toute sa musique et peu importe que ce soit celle créée en 1928, 1938 ou 1948. Chaque disque est axé sur un thème : jungle, blues, ladies, ballads, soloists, swing, dance... c'est une commodité de présentation car il est bien évident que la plupart de ces interprétations swinguent, sur fond de blues, qu'elles invitent à la danse, que des solistes s'y expriment, etc. S'il n'est pas possible ici d'énumérer, encore moins de commenter les 260 morceaux du coffret, quelques indications sur le contenu de chaque CD suffiront à vous donner une idée de ce qui vous attend.
Volume l " Ballads " - Inconnu dans les années 20, ce type de solos instrumentaux, sur tempo lent, apparaît à la fin des années 30 et nous vaut des séries de chefs-d'œuvre. Johnny Hodges, Ben Webster, Cootie Williams, Rex Stewart, Lawrence Brown, Barney Bigard, Taft Jordan, Harry Carney, Duke lui-même sont successivement à l'honneur pour déployer tout leur talent de charmeurs.
Volume 2 " Blues " - Things ain't what they used to be, Across the track blues, C jam blues, Main stem, Thé blues with a feeling, Bundie of blues, Blue feeling, Jeep's blues, Memphis blues, Royal Garden blues, etc. Tous ces blues en tempo lent, médium ou rapide illustrent le génie d'Ellington et de ses musiciens pour créer sur ce fondement sans rien perdre de leurs personnalités.
Volume 3 " Composer " — La majeure partie des morceaux figurant dans le coffret sont des compositions d'Ellington. Alors, quelle spécificité a ce disque ? Eh bien, Claude Carrière a voulu rassembler ici non les grands succès comme Solitude, Sophisticated lady ou C Jam blues, mais des morceaux moins célèbres et plus complexes comme Sepia panorama, Tootin' through the roof, Creole rapsody, Daybreak express, Showboat shuffle, Braggin' in brass, Blue Serge, Saddest tale, Slippery horn et aussi bien sûr Concerto for Cootie, Black Brown and Beige, Ko-ko.
Volume 4 " Dance " — Ce sont les morceaux favorables à la danse, liés à la danse, éventuellement exotiques : Conga brava, Moonlight fiesta (a Porto-Rican chaos), Snake it dance, Maori (a Samoan dance), That lindy hop, The skrontch, The lambeth walk, Moon over Cuba, Three dances of the Black Brown and Beige, Truckin'...
Volume 5 " Friends " - Celui-ci est plus inégal compte tenu de la nature des " invités " en question : très bien si c'est Ethel Waters, Django Reinhardt ou Louis Armstrong, beaucoup moins intéressant quand il s'agit de Bing Crosby, Mae West, les Mills Brothers ou Woody Hennan... A noter qu'au nombre des invités figurent aussi des arrangeurs : Benny Carter, Mary Lou Williams, Buck Clayton (Jazz cocktail, Blue skies, Hollywood Hangover).
Volume 6 " Jungle " - Celui-ci justifie vraiment un choix thématique, on y trouve les classiques de ce genre ellingtonien bien particulier : Black and tan fantasy, The Mooche, Jungle jamboree, Jungle blues, East St. Louis toodle-oo, Echoes of the jungle, Air conditioned jungle, Dooji wooji...
Volume 7 " Ladies " - Ce sont les morceaux composés en l'honneur d'une dame, ou qui se rapportent à " la femme " plus généralement : Sophisticated lady, Dinah Lou, The gal from Joe's, Lady in blues, Country gal, Wann valley, John Hardy's wife, Clémentine, Lily Belle, Thé tattoed bride, Chlo-e...
Volume 8 " New York " — Les titres se rapportant à Harlem sont nombreux ici (Air shaft, River quiver, Flat blues, Drop me off at, Speaks, Harmony in, The boys from) autres allusions à la ville : Uptown downbeat, Wall Street wail, Sugar Hill shim sham, Cotton club stomp, Carnegie blues, Manhattan murals...
Volume 9 " Pianist " - Ce sont des solos de piano du Duke ou des interprétations dans lesquels sa partie est abondante : Black beauty, Swampy river, Sophisticated lady, Mr. J.B. blues, Jumpin' room only, Dancers in love, New York City blues, The clothed wornan... Là on peut constater un réel " progrès ", Duke affirme sa personnalité de pianiste graduellement, de 1928 où son style reste relativement anonyme dans la lignée James P./Le Lion aux années 30 et surtout 40 où son toucher, son jeu de main gauche, ses développements mélodiques et rythmiques deviennent ceux d'une INDIVIDUALITE du piano.
Volume 10 " Portraits " - Voici les portraits musicaux de Florence Mills, Freddy Jenkins, Billy Strayhorn, Willie Smith Le Lion, Bill Robinson, Jennie Camey, Bubber Miley, Bert Williams, Orson Wells et quelques autres.
Volume 11 " Soloists " - Tous ces solistes, on les entend bien sûr dans la plupart des autres disques, ici ce sont les enregistrements qui les mettent plus spécialement en valeur : Doin' the voom voom pour Bubber Miley, Frustration pour Harry Camey, Clarinet Lainent pour Barney Bigard, The mood to be wooed pour Johnny Hodges, Echoes of Harlem pour Cootie Williams, Rose of the Rio Grande pour Lawrence Brown, Pitter panther patter pour Jimmy Blanton, Stardust pour Ben Webster, Take the A train pour Ray Nance, The suburbanite pour Al Sears, Tip toe topic pour Oscar Pettiford...
Volume 12 " Swing " - Ce sont les morceaux " tout pour le swing " pourrait-on dire : Cotton tail, It don't mean a thing, Ring dem bells, Stompy Jones, In a jam, Slap happy, Squaty roo, Rockin' in rhythm, Stomp look and listen, Chatter box, Ridin' on a blue note, etc : c'est du gratin !
Volume 13 " Vocal " - Là on baisse sérieusement de niveau : si Adélaïde Hall, lvie Andersen (3 plages), Ray Nance et dans une moindre mesure Cootie Williams et Duke lui-même (l've to be a rug cutter de mars 1937) valent le déplacement, on ne peut en dire autant de Al Hibbler, Herb Jeffries, Betty Roche, Joya Sherrill, Marion Cox ou Dolores Parker : le genre doucereux et même grandiloquent s'impose dans les années 40. Heureusement, ces vocalistes ne sont pas toujours encombrants.
La reproduction a été particulièrement soignée : volume, précision, rondeur. La contrebasse notamment est bien en valeur, comme on l'enregistrait à ces époques avec son vrai son, et quels bassistes ont défilé alors : Wellman Braud, Billy Taylor, Jimmy Blanton, Junior Raglin, Oscar Pettiford pour ne citer que les principaux titulaires de la période Sonny Greer, lui inamovible à son poste (un grand batteur que l'homme aux oreilles en feuille de salade n'a pas réussi à entendre !). Chaque disque est accompagné d'un texte de présentation de Claude Carrière aussi pertinent que documenté : pas de bla-bla, pas de récupération, que du solide, et dans le sujet. On n'est pas non plus noyé sous une discographie aussi touffue qu'inutile dans le cas présent. L'indication des dates d'enregistrements et des solistes suffit ; on aurait seulement pu ajouter la mention des bassistes successifs...