Bulletin du hcf – N°442 – décembre 1995 – page 16
RED RICHARDS-CHARLIE GABRIEL, " LIVE AT THE KERRYTOWN CONCERT HOUSE " (production Red Richards) : Tea for two, What am l here for, Three little words, Someday you'll be sorry, Poor butterfly, Sweet Lorraine, Sophisticated lady, Echoes of spring, l can't give you anything but love, l wished upon the moon, Fine and dandy.
Ces enregistrements pris en direct (à une date récente non précisée) font entendre un duo fort étonnant : le grand pianiste Red Richards, que les amateurs connaissent bien et Charlie Gabriel, un saxophoniste que personne ne semble connaître et qui se révèle être un jazzman assez exceptionnel. C'est un choc que de découvrir un musicien possédant de telles qualités, et pourtant il ne semble pas très jeune si l'on considère sa photographie (en page 3 de couverture). Etant donné la compétence des promoteurs divers il n'est guère surprenant qu'il existe encore ça et là des jazzmen dignes d'intérêt connus seulement de leur entourage.
Charlie Gabriel joue du ténor dans un style très personnel, tout rapprochement avec un des maîtres de l'instrument reste difficile, même si l'on repère de loin en loin quelques tournures à la Benny Carter ou si sa décontraction et sa sonorité feutrée peuvent évoquer Lucky Thompson. Dans Tea for two on admire son phrasé particulier combinant paradoxalement lyrisme et retenue, il joue en douceur de manière très détendue avec volubilité et humour. Toutes ses interventions sont remarquables : Three little words, exubérant ; Sophisticated lady, avec une succession de traits rapides et de moments sereins restant toujours dans le respect de la mélodie ; Poor butterfly, confidentiel, un peu haletant ; l wished upon the moon, nonchalant et drôle ; Fine and dandy, très prolixe.
Dans Sweet Lorraine et l can't give you anything but love, Charlie Gabriel joue d'un instrument annoncé comme étant un " saxello " qui sonne un peu comme un soprano avec une sonorité plus aigre. Ce pourrait être un soprano fabriqué dans une tonalité inhabituelle, du genre des instruments utilisés par Roland Kirk. Quoi qu'il en soit l'accent nasillard de ce saxello diminue sensiblement l'intérêt de ces deux plages. Inutile de préciser que Charlie Gabriel bénéficie dans toutes ces interprétations d'un accompagnement de piano magistral.
Nous avons souvent vanté les mérites de Red Richards que beaucoup sous-estiment. Lui aussi possède un jeu très personnel, notamment par le contrepoint que tisse sa main gauche : Un style élégant, extrêmement musical et swinguant, un tempo inébranlable et l'art de développer son discours. Dans chaque morceau il prend de superbes solos . Par ailleurs, il assure seul Echoes of spring, pris sur un tempo inattendu, et What am l here for. Il est également seul dans Someday you'll be sorry qu'il chante, comme toujours, très inspiré de Louis Armstrong et en se fournissant un passionnant accompagnement de piano.
Un disque exceptionnel ! Par les temps qui courent ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un jazzman, de classe, inconnu.