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                                                                                                          PRIX DU MEILLEUR DVD DE BLUES 2004

                                                                THE AMERICAN FOLK BLUES FESTIVAL 1962-1966,

                                                                Volume Two  - Universal Music  Hip-O Records 986092-7

                                                                Chroniqué dans le Bulletin du HCF N° 530 (Mars 2004) page 22

 

                 Seize interprétations sous les noms successifs de Sonny Boy Williamson (1964, deux thèmes), Sunnyland Slim (64), Dixon (62), Lightnin’ Hopkins (64), Victoria Spivey (63), Memphis Slim (63), T-Bone Walker (62), Roosevelt Sykes (66), Dixon (63), Matt « Guitar » Murphy (63), Sonny Terry & Brownie McGhee (62), Howlin’ Wolf (64, trois thèmes), Big Mama Thornton(65) + deux bonus par Magic Slim (69).

 

                 Bien que ces deux DVD soient vendus séparément, ils sont complémentaires : plusieurs artistes figurent à la fois sur l’un et sur l’autre - dans des contextes différents -   et les emprunts aux diverses tournées de 1’AFBF se répartissent sur les deux volumes.

Il s’agit là d’éditions précieuses à plus d’un titre : ces documents étaient introuvables depuis quatre décennies ; ils présentent des artistes dont les images sur scène, pour nombre d’entre eux, sont peu répandues ; la reproduction est soignée et l’information des livrets précise, abondante et illustrée ; enfin ces volumes portent témoignage sur  une époque où les bluesmen étaient conviés plutôt chichement en Europe.

           Cette importance historique mérite un bref rappel. Avant 1962, les amateurs de blues européens avaient pu applaudir Big Bill Broonzy, Memphis Slim, occasionnellement Sonny Terry et Brownie McGhee ou encore Roosevelt Sykes. Leur « culture live » s’arrêtait là, ou peu s’en faut. Aussi, lorsqu’en octobre de cette année-là, les affiches de l’Olympia annoncèrent la première tournée de 1’AFBF, la perspec­tive d’approcher des vedettes du statut de John Lee Hooker et T-Bone Walker provoqua l’affluence. Il en alla de même à l’automne des années suivantes lorsque arrivèrent bien d’autres figures de légende, pionniers quinquagénaires ou sexagénaires dont certains avaient enregistré dans les années 20 avec Armstrong et Ellington (Lonnie Johnson), voire avec King Oliver et Clarence Williams (Victoria Spivey, Sippie Wallace). Les lecteurs qui n’ont pas connu ces tour­nées - annuelles jusqu’en 1970, plus sporadiques ensuite, pour cesser en 1985 - imagineront sans peine la curiosité et l’enthousiasme qu’elles suscitèrent et dont de nombreux disques se firent l’écho.

           Les séquences des deux DVD ont été filmées en Allemagne, tantôt en concert, tantôt dans des studios de télévision avec, ici et là, des effets de mise en scène (figurants, décors d’habitations, de cafés ou de rues). Comme il ne saurait être question d’examiner le détail des trente-six interprétations, soit deux heures et demie de vidéo, on se limitera à quelques « arrêts sur image », nécessairement arbitraires.

           Les pianistes, presque tous chanteurs, interviennent modérément. Memphis Slim, le plus souvent présent, impose sa voix éclatante et son toucher percutant dans The Blues is Everywhere (vol. 1) et Everyday I Have The Blues (vol. 2). Eddie Boyd, dont on possède si peu de documents visuels, propose une version de son Five Long Years (vol. 1), thème auquel il dut sa notoriété : il chante avec une conviction chaleureuse en détachant les mots et son jeu de piano est insistant, en particulier lorsqu’il accompagne le chorus de Buddy Guy en faisant rouler les basses. Il est heureux aussi qu’on puisse revoir Otis Spann (vol. 1) et réentendre sa voix tendre, un peu mélan­colique, dans Bye Bye Blues et son piano aux phrases sinueuses dans Spann’s Blues en tempo vif.

           Les guitaristes sont davantage à l’honneur. Le véhément et rugueux vocal de Lightnin’ Hopkins ainsi que son jeu tout en contrastes et ruptures font la réussite de Mojo Hand (vol. 2) interprété en tempo « shuffle ». Si l’on regrette que l’affable Lonnie Johnson, en vedette dans le seul Another Night to Cry  (vol. 1), joue si peu en solo sur ce thème, il y choisit de prolonger son chant par une même phrase de guitare dont la répétition attendue fascine. A l’opposé de cet artiste à l’allure   urbaine , Big Joe Williams (vol. 1), ovationné, ne s’embarrasse pas de manières : massivement installé sur son siège, sans un regard au public, le visage concentré sur sa guitare à neuf cordes un peu bricolée et beaucoup défraîchie —, il mâchonne les mots, avale les syllabes, pince et malaxe les cordes en obtenant une résonance proche parfois de la contrebasse, parfois du banjo, créant une atmosphère sans équivalent chez les autres bluesmen de ces tournées. John Lee Hooker se présente en jouant Hobo Blues (vol. 1) dans un décor de rue : l’errance du « hobo » solitaire se concrétise dans le martèlement du pied tout au long de l’interpréta­tion. Le film restitue à la perfection le climat envoûtant qui émanait de cette personnalité elle aussi hors du commun, avec son visage immobile, ses yeux de félin, sa voix grave murmurant parfois à l’unisson de l’instrument, son jeu lancinant et dépouillé.

       Plus extraverti, T-Bone Walker, le corps en incessant balancement et la guitare disposée à plat devant lui, intervient en vedette dans Don’t Throw Your Love On Me So Strong (vol. 2) : son vocal souriant est précédé et entrecoupé de chorus instrumentaux aux larges inflexions, aux traits tantôt paisibles, tantôt incisifs et véloces. Son disciple, le jeune Matt Murphy, fait preuve d’agilité dans Murphy’s Boogie (vol. 2), où il multiplie les phrases rapides, ciselées, parsemées de notes tenues et de répétitions harcelantes. Un autre jeune musicien, Hubert Sumlin, ne se voit pas octroyer de « spécia­lité » mais se détache avec brio aux côtés de Sunnyland Slim (vol. 2) dans trois chorus mordants et volubiles sur Come on Home Baby. On remarquera aussi la séquence d’Otis Rush dans une copieuse version (près de cinq minutes) de son thème-fétiche, I Can’t Quit You Baby (vol. 1), qu’il avait gravé à la fin des années 50 : il chante trois chorus d’une voix dramatique, exacerbée jusqu’au cri, s’accom­pagne en faisant « parler » sa guitare et joue deux chorus émouvants dont le second, développé à la perfection avec un vibrato prononcé, évoque à s’y méprendre B.B. King.

       Trois harmonicistes retiennent l’attention. Walter « Shakey »Horton (vol. 1), peu soucieux de spectacle, va directement au but dans des chorus denses, aux motifs démarqués du boogie woogie, avec une fréquente exploitation du riff. Junior Wells (vol.1) chante d’une voix prenante, usant parfois du « growl », et joue dans un style tendu, proche de Little Walter, l’harmonica faisant corps avec le micro. Mais la palme revient à Sonny Boy Williamson, présent dans les deux DVD : avec un art consommé de la scène, il entre d’une démarche ralentie, fait des signes au public pour réclamer silence, annonce d’une voix paresseuse ses partenaires ; mais dès que le tempo est lancé, son corps se met à tanguer, son visage s’illumine, il chante en haranguant ses auditeurs dans My Younger Days (vol. 2), typique du blues à « ras de terre », ou en soulignant d’un air mali­cieux les paroles humoristiques de Nine Below Zero (vol. 1) ; ses doigts effilés enrobent et triturent un harmonica quasi invisible d’où il tire des sons inouïs comme dans Bye Bye Bird (vol. 2), joué sans accompagnement. Sonny Boy est vraiment l’un des musiciens de jazz qui rendent le mieux perceptible par l’oeil ce que peut être le swing: Nine Below Zero est exemplaire à cet égard.

       Les sections rythmiques, diverses dans leur constitution, n’offrent pas de disparité significative dans leur pulsation: la basse énergique de Willie Dixon est la plus fréquemment présente, tandis que les batteries sont confiées à Clifton James, Bill Stepney, Jump Jackson et Fred Below le plus « lazy » dans la frappe du contretemps et le plus efficace dans les relances.

       Quelques mots sur les deux finales. Bye Bye Blues (vol. 1) est tout à fait réussi : tempo idéal, chorus swingants, battements de mains collectifs sur l’afterbeat.

       Quant à Down Home Shakedown (vol. 2), introduit et animé avec fougue par Big Marna Thornton, il est livré à cinq harmonicistes : Big Mama elle-même, puis Shakey Horton, J.B. Lenoir (qui nous est moins familier sur cet instrument), Doctor Ross et … John Lee Hooker, que l’exercice amuse manifestement et dont les chorus ont du mal à parvenir à leur terme! Les deux volumes recèlent d’ailleurs d’autres surprises : Howlin’ Wolf (vol. 2) ne joue pas d’harmonica (il se produit exclusivement à la guitare), Muddy Waters (vol. 1) chante sans instrument, et il arrive que Willie Dixon s’accompagne à la guitare (vol. 1).

           La qualité d’image de ces D\TD en noir et blanc est bonne, celle du son satisfaisante à une exception près : le piano de Roosevelt Sykes, confusément restitué dans Tall Heavy Mama (vol. 2), titre au demeurant erroné pour Pinetop’s Boogie Woogie.

           Deux volumes indispensables, présentant des artistes de premier plan qui contribuèrent à l’élargissement - sans doute même au renou­vellement - de l’intérêt pour le blues en Europe.

                                                                                                                                                                                                                                                                        Jacques Canérot