ÉCOUTER
LE BLUES ET LE JAZZ
Chronique publiée dans le
Bulletin du HCF N° 566 (Nov-Déc 2007, p. 13,14)
Frémeaux publie deux CD précieux à vocation
pédagogique différant de la production courante et s’adressant aux amateurs
désireux de parfaire leurs connaissances. Le plus souvent, le public apprécie
la musique en ignorant les détails de sa structure et de son fonctionnement,
mais l’amateur passionné cherchera à approfondir la question aussi l’initiation
proposée est-elle bienvenue. D’autant qu’elle a été confiée à Jacques
Morgantini qui explique toutes les nuances avec sa maestria habituelle.
Frémeaux ne pouvait trouver meilleur guide.
Bien sûr, il ne suffira pas de lire en vitesse les
explications du très copieux livret et d’écouter de même les plages du CD pour
devenir un spécialiste. Il faudra prendre le temps d’assimiler ces subtilités
pour ensuite profiter pleinement de la musique en l’écoutant encore mieux.
SAVOIR
ÉCOUTER LE BLUES
(Frémeaux & Ass FA
5181)
La musique et le chant permirent aux Noirs déportés
en Amérique d’échapper quelque peu à leur funeste condition. Insensiblement,
sous diverses influences, ils créèrent leur propre musique d’où se dégagea une
forme privilégiée. Colportée par tradition orale, aucune règle n’étant fixée,
chaque interprète pouvait l’adapter à sa guise. Ainsi, les faveurs de la
communauté allèrent à une structure de 12 mesures bâtie sur une « séquence
harmonique quasiment miraculeuse » : trois
phrases de 4 mesures, la première répétée une seconde fois avant une troisième
en conclusion, schématiquement AAB.
Le tour d’horizon débute donc par cette forme
classique de 12 mesures avec en exemples Baby dont tell on me et 60m’ ta
Chicago blues de Count Basie chantés pas Jimmy Rushing et Double trouble blues
de Hot Lips Page. Dans chacune des phrases de 4 mesures, le vocal n’occupe pas
toute la place, une réponse instrumentale vient le prolonger. Lorsque ces blues
se déroulent sur tempo lent; on note qu’une pause intervient au cours de chaque
phrase chantée
Train tare home de Muddy Waters, Hello Central de
Lightnin’ Hopkins, So blue blues de
T-Bone Walker, Harvard blues de Count Basie chanté par Jimmy Rushing.
Les blues à refrain apportent une variante : les
quatre premières mesures (couplet) changent à chaque chorus, alors que les huit
autres (refrain) se répètent. Souvent ces blues comportent des passages avec
breaks solo ainsi qu’on l’entend dans les titres venant en exemples You ain't so much a much et Bachelor’s blues de Cousin
Joe, The Lady in bed de Lips Page. En fait, le bluesman peut ne pas recourir
aux breaks solo et donc chanter en continu : Just a dream de Big Bill Broonzy, Stop breaking down de Sonny Boy Williamson.
Il peut aussi modifier l’importance du couplet et le porter à 8 mesures : I’m
not the lad de Washboard
Sam, Railroad porter blues d’Eddie Vinson.
Quelques fois, le blues adopte une structure de 8
mesures, la première phrase n’étant pas répétée (donc AB) selon le modèle de
How long how long blues de Leroy Carr et Nobody in mind de Big Joe Turner. Là
encore, la phrase B peut devenir un refrain comme dans le fameux Torride Lite
blues de Big Maceo. Sont également évoqués le blues de 16 mesures, le blues
dédoublé avec Stump blues de Big BilI Broonzy en exemple, et aussi les formes
plus complexes tel Saint Louis blues, de Bessie Smith, qui comporte trois
thèmes : un classique blues de 12 mesures chanté deux fois, un thème de 16
mesures et un second blues de 12 mesures diffèrent du premier.
Le CD se termine avec Bottom blues d’Albert
Ammons dans lequel apparaissent en solo
Vic Dickenson et Hot Lips Page qui jouent le blues
de façon empoignante alors que leur collègue Don Byas, pourtant éminent
jazzman, ne possède pas l’accent ni le feeling.
(André Vasset)