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ERROLL GARNER
LIVE IN '63 and '64

Jazz Icons - Naxos 2.119021. - Noir et blanc. Durée mentionnée : 60 min. Toutes zones

 

Belgium 1963 : Erroll's theme, I get.a kick out of you, Fly me to the moon, Sweet and 'm'y, It might as well be spring, Misty, Where or when, Thanks for the memories.
Sweden 1964 : Effoll's theme, When your lover has gone, Fly me to the moon, Mambo Erroll, My funny Valentine, One-note samba, Where or when, Thanks for the memories, Erroll's theme
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Lors des deux mini-récitals que comporte ce recueil, Erroll Garner est entouré de ses accompagnateurs réguliers de l'époque : Eddie Calhoun à la basse et Kelly Martin à la batterie. Même si la lecture de ce double programme fait apparaître trois titres répétés (on ne tiendra pas compte du bref indicatif Erroll's theme), ce constat ne doit pas être dissuasif : Garner ne pratique pas le « copié-collé ».
La chronique abordera conjointement les deux concerts bien qu'ils différent par le contexte et le filmage. Le concert belge a été enregistré dans un studio de télévision devant un public restreint installé près du trio et met à l'écran un Garner dont le visage et les mains sont captés majoritairement en gros plans, voire très gros plans : cette proximité, qui modifie les habitudes de vision du spectateur en salle, rend le récital fort attrayant. Le concert suédois, également filmé dans un studio en public (mais est-ce si sûr, malgré applaudissements et saluts ?) offre une représentation plus traditionnelle, mais on y voit davantage les accompagnateurs et un pianiste moins fragmenté .
Faisant suite à l'indicatif, I get a kick installe d'emblée le swing au sein du concert de 1963. La réussite de cette interprétation n'est pas seulement due au traitement aussi détendu que possible du tempo vif : elle provient des fameux décalages entre les deux mains (ex. 1er chorus sauf « pont ») et du non moins fameux jeu de main gauche marquant les quatre temps de la mesure à la manière d'un guitariste (ex. majorité du 2e chorus). Ce dernier « procédé », mis en oeuvre dans toutes les interprétations de façon sporadique, anime avec maestria l'intégralité du placide It might as well be spring et des deux impétueux Where or when. L'extrême élasticité des accords de main gauche engendre un swing 'lazy' et aéré sur le premier titre, tandis que le second est l'un des sommets du recueil avec deux chorus de variations inventives — différentes d'une version à l'autre — et l'habituel arrangement final pour trio avec son découpage si percussif. Même efficacité dans les excellents Sweet and lovely et When your lover has gone où le pianiste, après les exposés chantants des mélodies, déploie de subtiles broderies avec des décalages d'un swing inouï et conclut le premier titre sur un arrangement plein d'humour. Car l'humour est un des traits du tempérament musical de Garner : en témoignent les deux versions de Thanks for the memories aux citations inattendues (Clair de lune de Debussy, valse de Chopin, valse de Johann Strauss fils, Prélude en do dièse mineur de Rachmaninov — concert de 1963 seulement —, Rêve d'amour de Listz), renforcées par des gags (le bassiste se sert de l'archet pour répondre au piano avec solennité, le batteur utilise les baguettes pour mimer le chef d'orchestre et le violoniste).
À entendre et à lire les commentaires de toujours, il est d'usage de regretter chez Garner ses enjolivements sur les ballades en tempo lent : introductions rhapsodisantes, accords arpégés, trémolos, etc. Sans doute My funny Valentine et les deux versions de Fly me to the moon sont-elles imprégnées de ce climat « piano-cocktail », mais la constante musicalité du jeu en relève l'intérêt ; de même il serait dommage de faire l'impasse sur le célébrissime Misty : non seulement l'exposé séduit par son élégance, mais, passé ce chorus, un souple balancement s'installe à la reprise au « pont ». On ne s'inquiètera pas trop non plus de titres comme Mambo Erroll et One-note samba : le mambo, fréquent dans la discographie du pianiste, est traité sur le mode humoristique et le rythme de samba n'affecte que l'exposé du thème et son (bref) rappel final.
Indépendamment de la musique, l'attitude de Garner offre à elle seule un spectacle que le DVD restitue avec bonheur : facétieux, les yeux parfois levés au ciel, il marmonne en soutiant des mots inintelligibles, manifeste son plaisir d'être en scène par des mimiques, des coups d'oeil au public, des regards complices à ses partenaires, et semble s'étonner de sa musique comme si elle s'engendrait à son insu ou comme si jouer du piano revenait à jouer avec le piano.
Un recueil recommandé sans réserve, d'autant que la série Jazz Icons, fidèle à ses habitudes, s'attache à une reproduction visuelle et sonore de qualité.

Jacques Canérot ( Bulletin du HCF N°587, page 23 - Janvier 2010)