ÉCOUTER LE BLUES ET LE JAZZ
Chronique publiée dans le Bulletin HCF N° 566 (Nov-Déc 200) p.14/15
Frémeaux publie deux CD précieux à vocation
pédagogique différant de la production courante et s’adressant aux amateurs
désireux de parfaire leurs connaissances. Le plus souvent, le public apprécie
la musique en ignorant les détails de sa structure et de son fonctionnement,
mais l’amateur passionné cherchera à approfondir la question aussi l’initiation
proposée est-elle bienvenue. D’autant qu’elle a été confiée à Jacques
Morgantini qui explique toutes les nuances avec sa maestria habituelle.
Frémeaux ne pouvait trouver meilleur guide.
Bien sûr, il ne suffira pas de lire en vitesse les explications du très copieux
livret et d’écouter de même les plages du CD pour devenir un spécialiste. Il
faudra prendre le temps d’assimiler ces subtilités pour ensuite profiter
pleinement de la musique en l’écoutant encore mieux.
SAVOIR ÉCOUTER LE JAZZ
(Frémeaux & Ass FA 5182)
Cette
initiation à l’écoute du jazz sera appréciée aussi bien par l’amateur nouveau
venu que par celui qui jusque-là s’est contenté d’une écoute bienveillante mais
superficielle. En douze pages du livret, Jacques Morgantini fournit l’essentiel
des bases indispensables. Après avoir évoqué les origines du jazz, ses
caractéristiques (rythme, style mélodique, swing, improvisation), la
composition et le fonctionnement d’un orchestre, le professeur entre dans les
détails et en arrive aux travaux pratiques. Les enregistrements alignés sur le
CD illustrent chacun des points examinés.
Les
commentaires et l’écoute débutent avec le style Nouvelle-Orléans et
l’improvisation collective sur e modèle de Gettysburg March de Kid Ory. Pour la
même rubrique, dans un registre magistral, Louis Armstrong intervient avec
l’éblouissant Potato head blues et son fameux stop chorus ; ensuite se trouve
un moment rare d’improvisation à cinq avec Oh Didn’t He Ramble de Jelly Roll
Morton.
Très
rapidement les grands orchestres se multiplièrent et nécessitèrent le
recrutement d’un arrangeur pour organiser la musique des différentes sections
où vont s’insérer les interventions des solistes. Duke Ellington se révèle un
maître dans l’art de modeler la matière sonore, exemple Dusk.
Il
convient de rappeler que, dans les années 20, les interprétations étaient
souvent plus élaborées qu’elles ne le devinrent ensuite. Outre le refrain, les
musiciens utilisaient alors fréquemment le couplet (verse), pratique qui a
quasiment disparu. De surcroît, il n’était pas rare que plusieurs thèmes se
succèdent dans un même titre. Par ailleurs, il faut noter également que des
procédés typiques sont tombés en désuétude : stop chorus, interlude, breaks...
A propos du recours aux breaks (phrases jouées sans accompagnement) qui
pimentent de manière excitante les interprétations, plusieurs exemples sont
proposés C Jam blues de Duke Ellington, Kaiser’s last break de Mezzrow-Bechet,
The King de Count Basie, Bye and bye de Louis Armstrong, Star dust de Lionel
Hampton, Wild Man blues de Sidney Bechet.
Les interprétations
sont basées sur un thème à partir duquel se développe l’improvisation en
respectant la structure harmonique. Certains morceaux comportent plusieurs
thèmes tel Black and tan Fantasy de Duke Ellington (thèmes de 12, 16 et 12
mesures). Les morceaux les plus communément employés, outre le blues, sont les
thèmes de 32 mesures avec pont (AABA) : Doggin’ around et Rock-a-bye Basie de
Count Basie, Wednesday night hop d’Andy Kirk, Christopher Columbus de Fletcher
Henderson, Riding on 52nd Street de Coleman Hawkins (ce dernier titre utilise
exceptionnellement le couplet). Il existe bien d’autres formes, notamment des
16 mesures avec pont (Dusk et Stompy Jones de Duke Ellington), des 32 mesures
sans pont (Sidewalks of New York et Margie de Duke Ellington), des 16 mesures
sans pont (Portrait al the Lion de Duke Ellington), des 16 mesures avec queue
(Baby won’t you please come home de Louis Armstrong), etc.
Les
informations brillamment prodiguées par Jacques Morgantini dans le livret
(notamment le déroulement de chacun des enregistrements est minutieusement
détaillé) mises en lumière par la musique du CD feront forcément progresser
l’amateur dans sa connaissance du jazz.
André Vasset