Lauréat : REELIN' IN THE YEARS PRODUCTIONS
pour le DVD de MUDDY WATERS « CLASSIC CONCERTS »
Chronique publiée dans le Bulletin du HCF N° 554
(Juin-Juillet 2006) page 23
MUDDY
WATERS, Classic Concerts
- Universal Music - Reelin’ in the Years Productions 0602498741290 - Copyright
2005 - Noir & blanc et couleur - Durée approximative mentionnée: 2 h (bonus
inclus) - Interviews en anglais avec sous-titres ; livret en anglais.
Ce DVD copieux propose « trois
concerts historiques» de Muddy Waters filmés entre 1960 et 1977 avec des
personnels différents (seul Otis Spann apparaît deux fois):
è Newport Jazz Festival (États-Unis), 3 juillet 1960 :
Hoochie Coochie Man, Tiger in your tank, Rollin’ Stone, Got my Mojo working,
Mean Mistreater/Going to Chicago Blues.
On connaissait
depuis longtemps ces interprétations par le LP Barclay 84.093 (cf. Bulletin 144), qui ne comportait pas
le couplage Mean Mistreater/Going to
Chicago Blues, mais proposait titres en plus, réintégrés ici sous la forme
de « bonus audio tracks.
Pour sa première participation au
Festival rie Newport, Muddy Waters reçoit un accueil enthousiaste dont
témoignent des « standing ovations » répétées. Il est vrai que le musicien ne
ménage pas sa peine et se cantonne, à un titre près (Tiger in your tank, alors nouveau), dans les succès consacrés. De
ce fait, peu de surprises musicales dans ce récital qui confirme la sûreté de
Muddy Waters dans le choix des tempos (du nonchalant Hoochie Coochie Man à l’exubérant Tiger in your tank) et sa capacité à instaurer d’entrée de jeu un
dramatique (Rollin’ Stone). Le
spectacle restitue surtout le magnétisme de sa personnalité et son plaisir à se
produire sur scène : pour preuves ses pas de danse et sa gestuelle
provocante dans un Got my Mojo working survolté - où culmine le burlesque quand il se
met à valser avec James Gotton en s’empêtrant dans le fil du micro.
Le récital s’achève sur une jam
session réunissant divers participants aux spectacles de Newport ; outre Muddy,
chacun y va chorus chantés (Sammy Price, Betty Jeannette, Jimmy Rushing) ou
dansés (Al Minns et Leon James). L’exercice, qui sera systématisé lors des
tournées de l’AFBF, comporte les flottements habituels et ne supporte guère les
projections répétées.
Le confort du spectateur, déjà
perturbé par la sonorisation (les cymbales de Francis Clay ont tendance à
ferrailler dans Tiger et My Mojo, est parfois mis à mal par un
filmage aberrant : il fallait oser, pendant les solos de James Cotton, cadrer
les différents musiciens … sauf l’harmoniciste. Quant aux multiples plans de
coupe s’attardant aux comportements pittoresques » du public, ils affichent
vite leurs limites.
è Copenhagen
Jazz Festival (Danemark), 27 octobre 1968 at Back at the Chicken Shack, Train
Fare Blues, Hoochie Coochie Man, Long Distance Call, Nobody knows my trouble,
Cold Cold Feeling, Got my Mojo working, Tiger in your tank.
Après une première interprétation
tâtonnante où le groupe peine à trouver ses marques, Muddy Waters prend les
choses en main et, dans un Train Fare
Blues « low-down» à l’extrême, captive son auditoire par un chant véhément
et une partie de guitare évoluant dans l’aigu. Autre réussite : un Long Distance Call poignant, interprété
d’une voix suppliante, avec deux chorus de guitare « slide » aux
inflexions « pleureuses » et, en finale, un long break vocal prêché avec
ardeur. L’excellent Otis Spann – « my brother », comme le présente Muddy
- se voit accorder deux spécialités chantées (Nobody knows my trouble et Cold
Cold Feeling) où les chorus de piano occupent une place réduite, mais qui
bénéficient du contre –chant fascinant, tout en phrases sinueuses, de la
guitare de Luther « Snake » Johnson. Le reste du programme comprend trois
des interprétations immuables du répertoire : cette immuabilité est aussi
perceptible dans certains solos, comme l’attestent les chorus d’harmonica sur My Mojo aux variations presque
identiques, que leurs auteurs soient Paul Oscher dans le présent concert,
Jaunes Cotton dans le précédent, Jerry Portnoy dans le suivant.
L’image - en noir et blanc - est
bien contrastée et les nombreux gros plans permettent d’apprécier tout à loisir
la mobilité expressive du visage de Muddy.
è Molde Jazz Festival (Norvège) 1er août 1977: Prison
Bound Blues, Blow wind blow, Hoochie Coochie Man, Baby please don’t go, Can’t
get no grindin’, You don’t have to go, Got my Mojo working.
Dans le programme du concert
norvégien - filmé en couleur - prédominent les tempos vifs ou moyens en rythme
shuffle. Toutes les interprétations de ce type sont réussies, non seulement par
le chant de Muddy Waters - peut-être plus envoûtant encore que par le passé -
mais par la qualité de ses musiciens : Willie Smith est un accompagnateur
attentif, souple dans sa pulsation, incisif dans ses relances, soulignant le
contretemps avec une élasticité exemplaire (pour l’anecdote : il est l’un des
rares batteurs à marquer le tempo sur la grande cymbale avec la main gauche)
Luther «Guitar Junior » Johnson
(successeur de Luther « Snake » Johnson) prend trois étincelants chorus
dans Baby please don’t go et
redouble de swing dans Can’t get no
grindin’ ; le pianiste Pinetop Perkins, à qui avait incombé la lourde tâche
de remplacer Otis Spann, possède un toucher ferme et se montre insistant dans
ses accompagnements : son jeu plein, énergique donne toute sa mesure dans ses
solos de Blow wind blow et de Can’t get no grindin’. Mais la
meilleure interprétation du concert pourrait bien être ce Prison Bound Blues au balancement indolent, ponctué par un
after-beat moelleux, où chaque intervenant semble prendre son temps et où Muddy
Waters, avec placidité, s’emploie à aérer des phrases autant parlées que
chantées.
Le DVD offre trois bonus: l’un, musical,
bien enlevé, provenant d’un concert londonien de 1977 (The blues had a baby and
they name it rock and roll) et deux brèves interviews de Muddy Waters. La
première se déroule sans histoire, mais la seconde ne manque pas de piquant :
interrogé par un tout jeune homme qui lui pose des questions de débutant, Muddy
se montre d’abord amusé, se moque gentiment de l’apprenti journaliste, mais
lorsqu’on lui demande si sa musique est «politique», il fait répéter puis
s’irrite (« Sers-moi ça sans détours, mon gars ! ») et met peu après un terme à
l’entretien par quelques boutades.
Parmi les DVD de Muddy Waters
disponibles, celui-ci offre l’avantage de proposer trois instantanés
régulièrement répartis sur une période de dix-sept ans et de révéler, par ce
raccourci, la constance d’inspiration d’un artiste majeur dans l’histoire du
blues, véritable1e « icône de la musique
américaine » selon l’expression utilisée par Bob Margolin dans le livret.
Jacques
Canérot